Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/215

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l’air de considérer l’homme dans la nature comme un empire dans un autre empire… Mais la nature est toujours la même ; partout elle est une, partout elle a même vertu et même puissance ; en d’autres termes, les règles et les lois de la nature, suivant lesquelles toutes choses naissent et se transforment, sont toujours et partout les mêmes, et en conséquence on doit expliquer toutes choses, quelles qu’elles soient, par une seule et même méthode, je veux dire par les règles universelles de la nature. » C’est Spinosa qui dit cela, quelque part dans son Éthique, mais, quelque respect que je professe pour lui, c’est ce que j’ose absolument nier. Non, on ne doit pas expliquer toutes choses par une seule et même méthode ; on ne le doit pas, parce qu’en fait, on le voudrait qu’on ne le pourrait pas ; et c’est pour cela que nous n’avons que faire, en morale ou en sociologie, des conclusions de la science, — en admettant d’ailleurs que l’anthropologie, que la zoologie, que la physiologie soient des sciences. J’indique, en passant, ce doute. Mais elles seraient vraiment des « sciences ; » elles auraient ces caractères de nécessité, de certitude et d’éternité, sans lesquels il n’y a pas de science, que je leur dénierais encore le droit de régenter la morale. Car toutes les vérités ne sont pas du même ordre, ne peuvent pas être atteintes, ne se démontrent pas de la même manière, et je ne dirai point que la science soit immorale, — je le dirais si je le voulais, — mais ce qui n’est pas douteux, c’est que, s’il existe en quelque lieu du monde une antinomie radicale, irréductible, inconciliable, c’est entre la science et la moralité.

On en peut donner une raison bien simple. La condition première du progrès scientifique, c’est que la science fasse abstraction de la cause finale, ou, pour parler plus clairement, c’est qu’elle néglige les intérêts de l’humanité, quels qu’ils soient, dans les questions qu’elle examine. Par exemple, aussi longtemps que l’on a cru que l’homme était « le roi des animaux, » et que l’on a classé les espèces de la nature par rapport au service ou au plaisir qu’il en tirait, comme faisait Buffon, comme faisait Bernardin de Saint-Pierre, aussi longtemps l’histoire naturelle n’a été qu’un recueil d’observations plus ou moins ingénieuses, mais d’ailleurs sans portée ni valeur scientifique. Pareillement, aussi longtemps que l’on a cru que la terre était « le centre du monde, » et que l’on a fait de son immobilité sur son axe le pivot, pour ainsi parler, du mouvement de l’univers, aussi longtemps l’astronomie a vu ses progrès arrêtés ou comme suspendus, et avec les siens ceux de la mécanique ou de la physique même. C’est ce que prouve abondamment leur histoire. Mais, inversement, ce que l’histoire de la morale ne prouve pas avec moins d’autorité, c’est qu’il ne saurait y avoir de morale, d’idée seulement de la morale sans quelque téléologie, comme on dit en termes techniques, et qu’on ne