Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/22

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amis se constituer ses plus avides spoliateurs. Il faut cependant le reconnaître : la situation était hérissée de difficultés de toute sorte, et les puissances, l’envisageant chacune de son point de vue, devaient nécessairement l’apprécier diversement. En Angleterre, on jugeait qu’il fallait tenir compte des faits récens, que le statu quo, tel qu’il ressortait des conquêtes de Méhémet-Ali, était un danger et non une garantie pour le maintien de la paix, que l’expérience était faite et qu’elle démontrait l’incompatibilité de la puissance acquise par le pacha avec la sécurité de la Porte. La guerre de 1839, disait-on à Londres, est née de cet état de choses, et il provoquera de nouveaux conflits. Pour les prévenir, il faut que la Porte rentre en possession des provinces perdues et que le pouvoir de Méhémet-Ali soit limité à l’Egypte, qui lui serait concédée à titre héréditaire comme compensation des rétrocessions qu’il ferait à son souverain. En France, on n’opposait aucune objection de principe à cette combinaison, mais on considérait que son caractère absolu la rendrait impraticable. On savait qu’à son avènement, le sultan Abdul-Medjid, succédant peu après Nezib au sultan Mahmoud, en avait pris l’initiative, et que l’orgueilleux vassal l’avait déclinée impérieusement, qu’il se préparait à la repousser par les armes si on en venait à vouloir la lui imposer. On l’avait pressenti et on s’était persuadé qu’il était disposé à entrer dans la voie des transactions, mais qu’on tenterait vainement d’en obtenir l’entier et volontaire abandon de toutes ses acquisitions. On croyait donc qu’à l’Egypte il fallait ajouter la Syrie pour assurer le triomphe d’une solution pacifique. En procédant autrement, pensait-on encore, on serait fatalement contraint de recourir à l’emploi de la force ; et, au lieu de la paix qu’on voulait assurer, on rallumerait la guerre dans des conditions et sur un terrain où l’on s’exposerait à provoquer les plus graves complications. Ces convictions étaient sincères de part et d’autre ; elles n’étaient pas cependant immuables, et elles n’eussent pas empêché la France et l’Angleterre de fusionner leurs conceptions respectives. Malheureusement, on subissait, des deux côtés du détroit, l’influence d’autres préoccupations. A Londres, on s’alarmait de la prépondérance que la domination de Méhémet-Ali promettait à la France, s’imaginait-on, dans le bassin de la Méditerranée. A Paris, on soupçonnait le cabinet anglais d’avoir conçu le dessein de renverser l’édifice élevé sur les bords du Nil avec notre concours, uniquement pour nuire à notre prestige et à nos intérêts. Ces regrettables dispositions s’emparèrent du sentiment public en France comme en Angleterre et, s’affirmant chaque jour davantage dans la presse et dans les chambres, elles devinrent un obstacle au succès des premières négociations. C’est ainsi qu’en dépit des cordiales relations que les deux