Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/233

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de subir les petites tyrannies des passions de secte ou des intérêts coalisés.

C’est beaucoup sans doute, pour la France, de se sentir revivre après vingt années d’épreuves, de retrouver, avec le prestige d’une puissance militaire rajeunie, l’estime du monde. C’est un résultat dont on peut éprouver une juste fierté et qui fait encore la force du gouvernement ; mais c’est bien le moins qu’on en profite pour se recueillir un instant et remettre de l’ordre dans ses affaires, pour se souvenir particulièrement que, si la bonne politique fait les bonnes finances, les sérieuses et fortes finances sont la condition et la garantie des succès extérieurs, le nerf de l’action, le ressort nécessaire des combinaisons de la politique. Le danger est justement que dans l’infatuation des succès récens, et par une sorte d’amour-propre mal placé, on ne se laisse encore aller à cet esprit d’imprévoyance qui a déjà depuis dix ans si gravement engagé et compromis les finances françaises. On pourrait le craindre, à voir l’optimisme officiel se glorifier et déployer ses subterfuges dans la discussion du budget ouverte aujourd’hui. A la vérité, il y a depuis quelque temps un effort sensible et assez énergique pour fermer les fissures par où s’écoulaient les ressources du pays, pour rétablir une certaine régularité financière par l’unification et la simplification du budget. Il y a cependant à côté un fait certain, que ne dissimule pas le très sincère rapporteur du budget, M. Godefroy Cavaignac : c’est que depuis dix ans il y a près de cinq milliards inscrits à la dette, que les dépenses d’emprunt étaient de 835 millions en 1883, de 627 millions en 1885 et qu’elles sont encore de près de 200 millions. S’il y a progrès, il n’est qu’à demi rassurant. Il y a, de plus, un accroissement avéré, continu des dépenses ordinaires, non pas même pour les services de la guerre et de la marine, qui n’ont été augmentés que de quelques millions à peine, mais pour une foule de services de fantaisie, — et M. Piou a pu le dire justement : « Si cette gestion continue encore quelques années, où irons-nous ? »

Où on ira ? on ne le sait pas trop ! Il n’est pas douteux que depuis dix ans, en ajoutant les dettes aux dettes, les dépenses aux dépenses, on est allé un peu à l’aventure. On a joué un jeu assez redoutable. On a oublié que dans la situation qui lui a été faite, la France, au lieu d’engager et de disperser ses ressources, avait besoin avant tout de garder la puissance, la liberté et l’élasticité de ses finances. Que le gouvernement voie le danger, c’est possible, c’est vraisemblable, puisqu’il essaie parfois de s’arrêter. Son malheur est de se croire enchaîné par ce qu’on appelle un peu pompeusement la politique républicaine, qui n’a été qu’une politique de dépense, — de ne point oser résister à une pression un peu vive de parti. C’est sa faiblesse dans les finances comme en tout. Et voilà comment on va sans le vouloir au-devant de difficultés de toute sorte, cédant un jour aux radicaux, un autre jour