Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/297

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conformer à l’ordre, qu’il était nécessaire de revenir sur la règle uniforme qu’on avait voulu imposer.

En résumé, si l’on veut, comme on doit le vouloir, que les manœuvres soient vraiment l’école de la guerre, et si les expériences acquises ne doivent pas profiter exclusivement aux observateurs étrangers, il faut désormais borner « le plan » à une hypothèse générale qui, sans doute, ne devra pas être absolument sommaire, mais qui devra laisser une part beaucoup plus large à l’initiative des chefs d’armée. La tâche des arbitres, — institution qu’il convient d’ailleurs encore de transformer, — en deviendra plus laborieuse ; mais quel coup de fouet pour le commandement, qui n’aura plus seulement à faire preuve de ponctualité et de précision, pour qui les manœuvres deviendront vraiment la pierre de touche ! Si vous ne leur laissez point quelque initiative stratégique, comment, sur quoi jugerez-vous de la capacité réelle des chefs d’armée et même des chefs de corps ? Vous pouvez constater, — et c’est déjà quelque chose, — s’ils tiennent ou non leurs troupes en main, s’ils sont, ou non, dans des limites du reste trop étroites, tacticiens et manœuvriers. Mais la stratégie, qui est l’art de diriger une armée sur les points reconnus décisifs, n’est point la tactique, qui se dit seulement des opérations que les armées opposées font à la vue l’une de l’autre, qui consiste seulement à ranger des troupes en bataille, à faire les évolutions et à employer, dans les terrains qui leur sont favorables, les différentes armes. La stratégie commande les mouvemens, la tactique les exécute. Et comment reconnaîtrez-vous, si vous ne leur laissez pas la moindre occasion de s’exercer, ces qualités stratégiques de vos chefs ? Comment saurez-vous avec quelque certitude où placer votre confiance ? La première bataille vraie vous le dira, sans doute, mais l’expérience alors ne sera-t-elle pas trop coûteuse ?

Qu’il me soit d’ailleurs permis ici d’étendre et de généraliser la question. Le grand vice de l’armée française a été pendant longtemps, et jusque dans les plus cruelles épreuves, l’absence d’initiative chez les chefs d’unités constituées ; alors même que les circonstances les plus impérieuses lui ordonnaient de s’exercer, l’initiative refusait d’agir ; d’en bas jusqu’en haut de l’échelle les chefs hiérarchiques s’en tenaient à la règle étroite ; sous prétexte de discipline, Napoléon, le plus illustre et le plus grand coupable en cette matière, avait brisé chez ses lieutenans l’esprit qui agit et qui vivifie ; il fallut Waterloo pour lui montrer l’étendue de sa faute, et il n’est, d’ailleurs, pas certain qu’il la comprit. Il n’en est pas de même aujourd’hui. Non-seulement l’expérience a parlé (et quelle expérience ! ), mais un souffle général d’indépendance