Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/300

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entier pendant le combat. Que sera-ce quand deux armées d’un demi-million d’hommes chacune, se rencontreront pendant plusieurs jours, — car les grandes batailles de l’avenir dureront trois ou quatre fois vingt-quatre heures, — sur un champ de vingt-cinq à trente lieues ? Malgré les ballons, les télégraphes, les téléphones et les vélocipèdes, quel est le chef qui pourra, à aucun moment, être informé de tous les actes de ce drame effroyable et prodigieux ? L’art de la guerre, l’art académique de la guerre n’existe plus, ou du moins ne pourra plus trouver d’application dans nos guerres européennes. Une armée d’autrefois, une jolie petite armée, bien dressée et bien stylée, de 25,000 à 50,000 hommes, c’était, entre les mains d’un général qui s’appelait Turenne en Alsace ou Bonaparte sur l’Adige, un cheval de race pour qui la haute école n’a point de mystère et que l’on fait marcher et manœuvrer en tout temps comme au manège. Une armée d’aujourd’hui, c’est un troupeau d’éléphans. A qui la victoire ? A celui qui lancera, au moment opportun, avec le plus de force la masse la plus forte. Réunir, grouper, faire vivre sur un emplacement donné le plus grand nombre d’hommes possible, voilà donc le problème de l’état-major. Mais après, quand le problème aura été résolu ? Après ? Une fois sur le champ de bataille, le général en chef n’a plus guère qu’à lancer son bâton de commandement dans les lignes ennemies et à dire aux chefs des différentes armées placées sous ses ordres : « Allez le chercher. » Puis, cela dit, qu’il se tienne tranquille, qu’il soit le moins nerveux qu’il pourra et que les chefs de corps, préalablement habitués à commander et déjà exercés à agir par eux-mêmes pour l’exécution d’un plan convenu, marchent à l’assaut.

Donc, modifions radicalement le vieux système, et, pour cela, rendons simplement à l’intelligence humaine la place qui appartient en toutes choses à ce plus grand des facteurs de toutes nos destinées et qu’on ne lui a jamais enlevée sans s’exposer aux pires catastrophes. Au lieu de s’appliquer, comme la routine égoïste et jalouse n’a point cessé de le faire, à annihiler cette intelligence dont l’emploi ne peut être nulle part plus important qu’à la guerre, cherchons au contraire à la développer en toutes circonstances et à l’épanouir. Les forts en deviendront plus forts, les faibles s’élimineront d’eux-mêmes et sans inconvénient. Et, quant au chef suprême lui-même, déchargé des besognes basses et des vulgaires préoccupations, quel ressort nouveau ne trouvera-t-il pas dans cet allégement pour s’élever à une vue plus haute et plus libre des choses, à cette sérénité d’esprit qui est indispensable à la réflexion sûre et à la décision ?

Initiative des mouvemens stratégiques, liberté des