Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/357

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mélancolie résignée et sereine. Parfois elle peint au contraire les angoisses de l’incertitude. Dans une des dernières pièces de son petit volume, elle commente ces paroles de Goethe mourant : « Plus de lumière ! » et elle dépeint avec éloquence les souffrances de l’homme, cet aveugle-né qui ne peut pas forcer l’invisible à se laisser voir. Mais ces souffrances, ce sont celles du doute, et le doute est déjà un progrès sur la négation. Le dernier état de sa pensée, il faut, je crois, le chercher dans ces quatre vers, les derniers qu’elle ait écrits et qu’on a trouvés dans ses papiers :

J’ignore ; un mot ; le seul par lequel je réponde
Aux questions sans fin de mon esprit déçu ;
Et lorsque je me plains au sortir de ce monde,
C’est moins d’avoir souffert que de n’avoir rien su.

Ces clartés, qui viennent parfois d’en haut, auraient-elles au dernier moment percé ces ténèbres au milieu desquelles elle se plaignait d’avoir vécu et que la science n’avait pas réussi à éclairer ? Il est impossible de le dire, car dans les derniers mois de sa vie, ses facultés s’étaient affaiblies, et elle mourut inconsciente à Nice, où on l’avait transportée. Elle repose au pied de ces monts où s’était passé une grande partie de sa vie, loin du « compagnon chéri » près duquel elle avait toujours souhaité d’être ensevelie, mais en face de cette mer dont la contemplation avait consolé ses douleurs sans calmer ses inquiétudes et ne lui avait jamais dicté la réponse que Victor Hugo a traduite en deux beaux vers :

Homme, ne crains rien ; la nature
Sait le grand secret et sourit.

Je ne voudrais pas alourdir par un morceau philosophique cette étude où je me suis proposé de faire revivre la femme encore plus que l’artiste, et je ne me sens pas, en terminant, d’humeur à dogmatiser. De la doctrine philosophique de Mme Ackermann, je ne connais pas d’ailleurs de réfutation plus éloquente que ses poésies. Un système qui conduit ses adeptes à un pareil désespoir et dont la conclusion logique est le suicide cosmique doit avoir en lui-même quelque chose de faux. Le genre humain ne saurait vivre avec le néant pour perspective, et, si quelques littérateurs subtils, ou quelques jeunes femmes en quête d’effets nouveaux, peuvent se prendre de passion pour le néo-bouddhisme, l’exemple d’une race entière que la croyance au Nirvana a frappée de mort suffirait pour en détourner. Les conséquences morales de cette doctrine ne seraient pas moins désastreuses. One autre femme poète, une Anglaise devenue Française par son mariage, qu’on a souvent rapprochée de Mme Ackermann, Mary Robinson, a pu trouver dans