Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/391

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On aurait compris que la France, si importans que fussent ses intérêts en Egypte, ne sortît pas, pour les détendre, du recueillement que lui imposaient ses récens revers, et qu’elle consacrât tous ses soins et ses ressources à son relèvement, à garantir ses frontières contre de nouveaux dangers ; en poursuivant cette tâche patriotique, elle n’aurait pas été tenue de se désintéresser absolument des conflits et des complications qui agitaient l’Orient. Depuis le mois de février, l’Angleterre lui offrait d’en remettre la solution à l’Europe ; elle avait été au congrès de Berlin, elle pouvait aller à la conférence que le cabinet de Londres demandait de réunir à Constantinople. Sur les bords du Bosphore, comme sur les rives de la Sprée, elle aurait pris son rang dans le conseil des puissances sans préjudice pour sa dignité et à l’avantage de la cause qu’elle avait à y défendre. Le cabinet présidé par M. de Freycinet ne voulut pas plus de cette politique circonspecte et avisée qu’il n’avait voulu de la politique audacieuse et prévoyante de Gambetta ; il préféra se tenir en équilibre entre les deux, attendant le secours que des événemens imprévus pouvaient lui apporter.

On s’attardait ainsi dans des négociations évasives sans prendre un parti, sans en arriver à une résolution utile et pratique. Le 24 mai cependant, lord Granville, convaincu qu’on n’avait plus rien à attendre de la présence des escadres devant Alexandrie, recommande de recourir, sans plus de retard, à l’intervention armée de la Porte ; il insiste, il harcèle notre ambassadeur, il charge lord Lyons de presser M. de Freycinet. L’expédient blessait toutes nos traditions ; le cabinet français délibéra toutefois, et il fut unanime à penser « que rien, dans la situation, ne justifiait un appel à des troupes turques. » Mais la crise s’aggravait en Egypte, et elle ne comportait plus l’abstention. A Londres, on s’en montrait alarmé et on devenait impatient ; il était urgent d’y pourvoir et, le 29 mai, M. de Freycinet, « reconnaissant que l’espoir d’une solution pacifique, uniquement due à l’influence morale des escadres et aux bons offices des agens au Caire, ne pouvait plus être raisonnablement conservé, » reprend lui-même la première proposition de l’Angleterre et lui offre la réunion de la conférence qu’il avait si longtemps déclinée dilatoirement en réduisant les pourparlers préliminaires à un échange d’idées. On se met donc en communication avec les puissances ; et on négociait encore quand survint la lamentable journée du 11 juin. Le gouvernement anglais n’hésita plus ; il voulut hautement, et sans limitation, ce qu’il avait suggéré : la convocation immédiate des plénipotentiaires et l’envoi de troupes turques en Egypte. Lord Granville fit part au cabinet français de cette double résolution, et sans attendre son