Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/395

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ou à Constantinople avec toutes les puissances, s’il avait pu se mouvoir avec une suffisante indépendance, s’il avait été soutenu par une majorité clairvoyante et patriotique. Il n’en fut rien : et, pendant que le cabinet anglais, libre de toute pression illégitime, prenait, à l’heure opportune, les résolutions commandées par les circonstances, avec toute l’énergie qu’elles comportaient, le cabinet français, harcelé par des exigences abusives et inconstitutionnelles, persistait à se compromettre dans une série d’irréparables contradictions. Aussi bien l’un recueillit le succès, et l’autre des mécomptes inoubliables. Cette douloureuse expérience a-t-elle éclairé les esprits, redressé les opinions, remis chaque chose à sa place ? Les vœux, à cet égard, nous semblent encore, à l’heure présente, plus permis que les espérances.


X

Au moment même où la chambre des députés refusait à M. de Freycinet sa confiance et un minime crédit de 9 millions, les ministres anglais obtenaient de la chambre des communes, à la presque unanimité des voix, 57 millions de ressources extraordinaires pour mener à bonne fin l’œuvre qu’ils avaient commencée. A Londres, tous les partis s’étaient rapprochés pour seconder le ministère ; à Paris, au contraire, ils s’étaient réunis pour renverser un cabinet qui avait eu enfin la vision des périls auxquels il avait exposé nos intérêts sur les bords du Nil. Ces deux manifestations contradictoires, survenant au même moment, permettent d’apprécier le sens politique qui inspirait la représentation nationale de l’un et de l’autre côté de la Manche. Pendant qu’au palais Bourbon on décidait de se cantonner dans l’abstention, on jugeait, au palais de Westminster, que le moment était venu, pour l’Angleterre, de prendre pied en Egypte. C’était le sentiment des ministres aussi bien que celui du parlement. Il serait difficile de contester que le cabinet de Londres a eu l’intention, sinon le désir, d’associer la France à ses efforts dans les derniers incidens de cette crise finale. Avec plus de courtoisie peut-être que de sincérité, il a exprimé le vœu de voir donner à l’amiral Conrad des instructions conformes à celles qui avaient été adressées à l’amiral Seymour ; il a, d’autre part, sollicité notre concours pour occuper, simultanément avec les forces anglaises, le canal de Suez. Si nous avions déféré à ses suggestions, si M. Freycinet, dans le premier cas, avait montré une plus robuste résolution ; si, dans le second, la chambre lui avait accordé les crédits nécessaires, les drapeaux de la France et de l’Angleterre se seraient réunis dans l’action, et quelle que fût sa pensée secrète, le cabinet britannique aurait