Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/427

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Sous un régime qui rappelait celui de la loi des suspects, Santiago se dépeuplait ; la jeunesse émigrait pour échapper à l’active surveillance de la police : elle allait grossir les rangs des congressistes. Déguisés en matelots, en chauffeurs, en hommes d’équipe, les fils de bonnes familles gagnaient Valparaiso, s’engageaient ou se cachaient à bord des navires en partance pour le Nord et ralliaient Iquique ou Tacna, où ils prenaient service à bord de la flotte. On en vit partir par bandes de Mollendo, sur des embarcations ouvertes, comme pour une partie de plaisir, et gagner Arica à la rame après quatre jours de mer. D’une lettre particulière de Santiago nous extrayons les détails suivans sur l’esprit qui animait la population : « La plupart de nos jeunes gens riches, membres des cercles, ou élégans en renom, ont quitté la ville pour rejoindre la junte à Iquique. On pensait qu’ils résisteraient mal aux fatigues du voyage et aux misères de la guerre. Il n’en a rien été. Débarqués à Port-Vito et immédiatement équipés, ils se sont mis en marche pour Arica, sous le commandement du padre Lisboa, traînant avec eux leur artillerie dans ce pays brûlant et aride, franchissant des étapes de dix heures, à court d’eau et de vivres. Ils ont pris une part active à l’attaque d’Arica et de Tacna. On vit même les mères, les sœurs, les fiancées de ces jeunes hommes, réfugiées à bord des transports congressistes l’Aconcagua et le Magallanes, offrir leurs services lors du combat naval d’Arica. Les équipages étaient peu nombreux ; laissant les hommes à leurs postes de combat, elles se chargèrent du service des munitions, et ce furent elles qui apportèrent les gargousses et les projectiles depuis la soute jusqu’aux pièces. »

Errazuriz commandait, à Iquique, les forces congressistes, maîtresses de la côte septentrionale depuis Tacna jusqu’à Caldera, mais, ainsi que nous l’avons dit, la région du désert d’Atacama ne possède ni vivres ni eau. Force était de se porter plus avant dans le sud, si l’on voulait appuyer par des forces de terre l’attaque que la junte se proposait de tenter par mer vers Coquimbo. Cette dernière ville paraissait l’objectif indiqué, la clé de Santiago, la capitale. Il s’agissait de la prendre à revers, pendant que la flotte l’aborderait par mer ; et pour cela, de concentrer l’armée sur un point où elle pût s’approvisionner de fourrages et de vivres. Huasco, à distance égale de Caldera et de Coquimbo, réunissait les conditions voulues. Située au débouché d’une vallée, entaille étroite et profonde dominée par des cimes de 4,500 à 5,000 mètres, et arrosée par un torrent qu’alimentent les neiges des Andes, Huasco occupait le centre d’une région suffisamment fertile pour subvenir pendant quelque temps aux besoins de l’armée.