Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/449

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Chinois porte d’ordinaire, dans les marches, en travers sur les deux épaules, les bras élevés, une main appuyée sur chacune des extrémités de l’arme ; enfin, à la ceinture, le traditionnel coupe-coupe, ou, pour les chefs, un revolver. Chaque bande possède un certain nombre de bannières portant la devise : « Pour Ham-Nghi, roi d’Annam. »

Les pirates annamites de ces grandes bandes ont adopté un costume analogue ; le chapeau est remplacé par un turban de couleur foncée, fortement serré à la tête ; de plus, au lieu du chignon, la coiffure nationale ; nombre d’entre eux portent la queue, à la mode des Chinois, avec l’intention de bénéficier, auprès des autres Annamites, du prestige dont ces derniers jouissent auprès des populations tonkinoises. Quelques bandes possèdent, en outre, un certain nombre d’uniformes de miliciens, de tirailleurs tonkinois, parfois même d’officiers, que les pirates endossent lorsqu’ils veulent agir par surprise, de jour, contre un village ou contre l’un de nos détachemens. En opération, pirates annamites ou chinois ne se chargent pas de vivres ; c’est aux hameaux qu’ils traversent ou dans lesquels ils séjournent qu’incombe le soin de pourvoir à leur subsistance ; dans ces conditions, ces bandes acquièrent dans leurs mouvemens une mobilité surprenante, grâce à laquelle elles peuvent se mettre rapidement hors de l’atteinte de nos colonnes.

Les chefs de ces bandes mixtes sont : 1° soit des Annamites rebelles, tels que Doc-Tich, Caïn-Kin, Déthan, etc ; 2° soit des pirates de profession : Chinois expulsés de leur pays et qui sont venus s’établir, sans esprit de retour, dans cette zone bien avant notre arrivée au Tonkin, tels que Luong-Tam-Ky [1] ; métis de Chinois et de femmes annamites, comme Baky ; ou enfin Chinois, tels que Lun-Ky, qui viennent n’y résider que temporairement, pour s’y livrer à des opérations commerciales d’échanges d’objets de contrebande contre des femmes et des enfans, d’un écoulement facile dans les provinces méridionales de la Chine.

On a comparé non sans quelque justesse tous ces chefs de bandes à des seigneurs féodaux ; comme ces derniers, en effet, chacun d’eux possède une zone territoriale, un véritable fief, dans lequel son autorité est incontestée, où il perçoit régulièrement un impôt, sagement calculé de manière à tirer des populations tout ce qu’elles peuvent donner sans toutefois les accabler par de trop

  1. « Je suis un homme d’humble condition, écrivait en 1890 le chef pirate Luong-Tam-Ky au commandant de Thaï-Nguyon, au moment où il faisait ses ouvertures de soumission ; j’habite le Tonkin depuis de longues années, aussi, à cette heure, je ne suis plus qu’un étranger pour mon pays où il me serait impossible de retourner, je ne puis que demeurer ici où j’ai toujours vécu… »