Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/464

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cirques et d’anfractuosités d’une variété infinie. Nos colonnes éprouvent des difficultés inouïes à y opérer. La population clairsemée se compose de Muongs, de Nungs, de Mans, de Thos, de Thaïs, etc., races robustes, ayant l’amour de l’indépendance, supportant impatiemment le joug des bandes chinoises et qui seraient disposées à seconder tout effort qui aurait pour résultat de les en débarrasser. Quelques-unes de ces races et en particulier celles qui habitent la région de Cao-Bang passent pour être anthropophages. Est-ce le résultat de la haine qui anime contre les Chinois les peuplades des hautes régions et qui les pousse à obéir à leurs instincts féroces ? Ou bien n’agissent-elles ainsi que pour assouvir leur faim, ces contrées étant pour la plupart d’une désespérante pauvreté, au point que, sur toute l’étendue du Haut-Tonkin, la perception totale de l’impôt n’atteint pas la valeur de celle de la plus petite province du delta ? C’est ce que nous ne saurions établir : nous nous bornons à relater les actes ci-après d’anthropophagie connus de tous les officiers qui ont résidé à Cao-Bang.

Un jeune Tho venait de s’échapper de la bande de pirates chinois d’A-Koc-Thuong : on lui demanda quelle était la nourriture habituelle des pirates : « Du maïs, du riz, quand on peut en avoir, répondit-il, et enfin des Thos et des Muongs. A-Koc-Thuong, ajouta-t-il, retient en ce moment prisonniers plusieurs habitans de mon village, qui sont destinés à être mangés ! »

Le lendemain du combat de Bo-Pou, le 31 octobre 1889, un pirate chinois fut pris et décapité : une demi-heure après, un officier, en passant sur le lieu de l’exécution, ne vit plus que le squelette auquel adhéraient encore quelques lambeaux de chair : le reste du corps avait été dépecé et enlevé ; pour être mangé, par les Thos qui suivaient la colonne en qualité de coolies ou d’auxiliaires. Le jour suivant, un autre pirate chinois, pris et décapité, fut mangé de la même manière.

Quelques jours auparavant, un chef de pirates, A-Kam, fit rôtir vivantes, devant leurs maris, deux jeunes femmes thos qui furent ensuite mangées par les Chinois établis dans la grotte de Lung-Mô. Le même chef, s’emparant de la femme d’un Tho qui avait servi de guide dans une opération dirigée par le lieutenant Pessard contre les pirates retranchés dans cette grotte, la fit lier à un poteau ; ces derniers lui ouvrirent le ventre, lui arrachèrent le foie et le cœur qu’ils se partagèrent entre eux et mangèrent tout crus. Tout pirate chinois pris par les Thos est traité d’une manière analogue. Cette dernière coutume est, comme on le sait déjà, commune à toutes les races annamites qui, considérant le foie comme le siège de toutes les vertus et notamment de la bravoure,