Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/656

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d’expression telle qu’on en chercherait en vain l’équivalent dans les compositions les plus vastes de ses confrères. Je n’en veux pas d’autre preuve, dit Huygens, que son tableau de Judas rapportant au grand-prêtre les pièces d’argent, prix de sa trahison, et dans cet unique tableau notre auteur, négligeant bien d’autres sujets d’admiration, entend se borner « à la seule figure de Judas hors de lui, se lamentant, implorant son pardon avec son visage horrible à voir, ses cheveux arrachés, ses vêtemens en lambeaux, ses bras tordus, ses mains serrées jusqu’à en saigner, prosterné à genoux, le corps entier abîmé et comme secoué par un atroce désespoir. » Opposant alors cette figure au style et aux élégances de l’antiquité classique, Huygens, par un de ces mouvemens oratoires chers à cette époque, défie les Parrhasius, les Apelle, les maîtres de tous les siècles, d’égaler la puissance d’expression que montre ici « ce Batave, ce meunier, cet adolescent. » Il termine par une apostrophe pleine des plus chaleureux encouragemens pour le jeune artiste « dont il ne peut détacher sa pensée. » Élevé dans le culte de la tradition, Huygens ne saurait cependant l’approuver, pas plus que Lievens, de ce que, bien différens de tant d’autres de leurs confrères qu’entraînait alors un courant général d’émigration vers l’Italie, ils croient tous deux que dans ces années d’étude qu’ils consacrent au travail avec une énergie infatigable « et tout à fait extraordinaire pour leur âge, ils n’ont pas assez de loisirs pour perdre leur temps à un pareil voyage. »

Venant d’un tel homme, et à cette date, le document est significatif. Il confirme ce qu’on savait déjà par Houbraken et par le bourgmestre Orlers, de l’ardeur passionnée que Rembrandt apportait à son travail et de cette précoce réputation à propos de laquelle M. Bredius nous citait aussi, il y a quelques années, le témoignage d’un contemporain, un certain Arent von Buchel, avocat des Etats d’Utrecht, qui, réunissant des renseignemens sur les peintres de cette époque, parle de « ce fils de meunier dont on commence à faire grand bruit, malgré son jeune âge. » Ce que dit Huygens de l’exécution minutieusement finie de Rembrandt, à ses débuts, n’est pas moins remarquable, pas moins conforme à la réalité. Le caractère de cette exécution nous explique à la fois le succès de l’artiste et les analogies qu’on peut observer entre ses premiers ouvrages et ceux de Gérard Dou qui, à peine moins âgé que lui, était devenu son élève. Nous n’avons pas non plus à nous étonner des relations suivies que Huygens allait bientôt nouer avec Rembrandt qui, dès 1632, faisait le portrait de son frère Maurice et en 163A celui de l’amiral van Dorp, son beau-frère, et se voyait ensuite chargé de nombreuses commandes pour le prince