Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/684

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reprochait d’être « mal composé de personne et de mœurs, » était un prodigieux mangeur. Il se faisait un jeu d’expédier un chapon à lui tout seul et d’avaler jusqu’à vingt livres de fruits. Dietrichstein mandait à sa cour, en 1564, que cet héritier présomptif de l’Espagne et des Indes était aussi déraisonnable en beaucoup de choses qu’un enfant, de sept ans, et que, s’il ne réformait pas son régime, sa vie serait courte. Par intervalles, il consentait à se modérer, à ne plus faire qu’un repas par jour ; à la vérité, cet unique repas eût suffi à nourrir à tout le moins trois ou quatre personnes. Au surplus, il avait horreur du vin ; mais il absorbait du matin au soir une quantité énorme d’eau glacée. Qui aurait pu prévoir que ce glouton, toujours négligé dans ses habits, malpropre sur soi, serait transformé un jour en héros de roman et de théâtre ?

Un célèbre professeur de la faculté de médecine de Vienne, M. Théodore Meynert, à qui M. Büdinger a demandé une consultation à ce sujet, n’hésite pas à classer don Carlos parmi les faibles d’esprit. Selon lui, les fièvres intermittentes, la gloutonnerie, la passion de l’eau et la répugnance pour l’alcool sont souvent les symptômes d’une sorte de débilité cérébrale, qui n’a pas nécessairement pour conséquence la confusion, le désordre, le trouble des idées. C’est plutôt une maladie de la volonté, une impuissance à se gouverner, à se maîtriser. Rien n’égale la violence des faibles ; ces âmes désemparées abandonnent leurs voiles à tous les vents d’orage, et il n’y a personne au gouvernail.

Don Carlos fut toujours enclin à la colère, et son irritabilité alla croissant d’année en année. Au commencement du mois de mars 1567, lorsqu’il avait près de vingt-deux ans, il administra à l’un de ses chambellans, fils du fidèle gardien de sa jeunesse, le marquis de las Navas, un formidable soufflet, sans qu’on sût pourquoi, et il déclara qu’il exécutait un projet formé depuis plus de six mois. On a trouvé dans les archives de Simancas un papier attestant qu’en 1566 cent réaux furent payés au père de jeunes filles que le prince avait fait fouetter. Dans le même temps, il prit subitement en horreur celui de ses domestiques qui avait la surveillance de sa garde-robe et de ses bijoux, et il l’aurait jeté par la fenêtre si quelques gentilshommes ne s’étaient interposés. Un autre jour, il témoigna au grand-écuyer le désir de rester quelques instans seul à seul avec le cheval favori du roi. Il avait juré au préalable par la tête de son père qu’il ne lui ferait aucun mal, aucune injure ; la pauvre bête ne survécut pas à ce tête à tête. On rapporte qu’auparavant il s’était fait un plaisir de mutiler déjà jusqu’à vingt-trois chevaux.

Qu’il eût l’esprit échauffé ou qu’il fût de sang-froid, ses procédés étaient toujours bizarres. Ayant cru comprendre qu’on retardait