Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/688

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qu’on l’eut embaumé, puis enfermé dans un cercueil de plomb, on exposa son corps dans l’église d’un couvent de dominicaines. Selon le témoignage de Fourquevaulx, qui paraît l’avoir vu de près, la mort n’avait pas altéré ses traits ; mais il était très jaune, et il ne lui restait que la peau et les os.

M. Büdinger est le plus scrupuleux des critiques, et en ce qui concerne le caractère et la destinée de don Carlos, on peut considérer comme acquises à l’histoire les principales conclusions de son livre. Mais le portrait qu’il a fait de Philippe II me semble singulièrement flatté. Il le représente comme un père de famille exemplaire, dont le cœur mélancolique et doux détestait, au dire de l’ambassadeur impérial, toutes les mesures de rigueur. Les jugemens des diplomates ne sont pas toujours parole d’Évangile ; ils sont tenus d’être prudens et ils se croient quelquefois obligés de mentir.

On peut admettre que Philippe aimait ses filles et sa sœur. Les hommes les plus durs, les hommes de sang eux-mêmes sentent le besoin d’aimer quelqu’un ou quelque chose. Mais j’ai peine à croire à l’exquise sensibilité du sombre personnage dont on disait à Madrid « qu’il n’y avait pas loin de son poignard à son sourire. » Il avait attendu que son fils eût quatorze ans pour lui adresser la parole et lui montrer son visage ; les pères tendres n’attendent pas si longtemps. Il est possible que don Carlos fût un incurable ; mais a-t-on rien fait pour le guérir ? On est tenté de croire que Calderon pensait à lui quand il composa son immortel chef-d’œuvre la Vida es sueño. Ne ressemble-t-il pas à don Carlos, ce fils de roi qu’une longue captivité a changé en bête féroce et qui, rendu à la liberté, a soif de tuer son père ? Le fils de Philippe II pouvait s’écrier, comme Sigismond : « Le plus grand crime de l’homme est d’être né. »

… El delito mayor
Del hombre es haber nacido.

Non-seulement M. Büdinger prête un cœur sensible à Philippe II, il le regarde comme un grand souverain et comme un vrai sage, beaucoup plus modéré qu’on ne le pense d’ordinaire. Assurément il a raison de croire que ce monarque absolu fut toujours en communion d’âme et d’esprit avec ses sujets, qu’il se fit une règle de consulter et de ménager l’opinion publique. Ce fut un gouvernement représentatif que le sien. Il entra souvent en conversation avec les cortès. Elles avaient conservé, sinon le droit de remontrance, du moins le droit de pétition ; elles se permettaient même de lui donner des avertissemens, de lui rappeler ses promesses, de faire appel à sa conscience royale, et il leur répondait dans l’occasion : « Nous tenons votre