Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/697

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trop remettre sous les yeux de ceux qui ne le savent pas assez : « La religion du Christ est une religion de désespoir, puisqu’il désespère de la vie et n’espère qu’en l’éternité. »

C’est vainement que l’on chercherait dans le tempérament ou dans la vie de Vigny les causes de son pessimisme. Il était, à la vérité, peu favorisé du côté de la fortune, et il s’en est plaint amèrement dans son Journal, — plus amèrement qu’on ne le voudrait. « Naître sans fortune est le plus grand des maux ; » et encore : « Mon père resta seul avec peu de fortune : malheur dont rien ne tire quand on est honnête homme ! » C’est faire beaucoup de cas de l’argent. Le gouvernement de la Restauration, dont il avait la petite vanité de se croire l’un des soutiens, lui fit attendre aussi neuf ans ses galons de capitaine ; et j’en conçois son dépit. Mais… il était noble, quoique depuis moins longtemps qu’il ne se plaisait à l’imaginer, et de moins haute origine. Mais… « du plus loin qu’on l’apercevait, nous dit Lamartine, on le remarquait à l’élégance aristocratique de son allure, à la noblesse sans affectation de ses attitudes, au goût et au style de sa toilette. » Mais… tout jeune encore, à vingt-cinq ans, il était célèbre, et c’est à peine si les Méditations avaient été mieux accueillies qu’Eloa. Mais… Qu’ajouterons-nous de plus ? Que les blessures de l’amour-propre ou celles mêmes de la passion trahie, que la douleur physique et la souffrance morale peuvent rendre un homme difficile à vivre, chagrin, mélancolique, misanthrope, insociable : elles ne le rendent pas pessimiste. Le pessimisme prend sa source plus haut : dans la souffrance « métaphysique, » si je puis ainsi dire ; dans la conscience que nous avons de la misère de l’humanité ; dans la sourde angoisse qu’entretient au fond d’un cœur l’énigme de la destinée, le pourquoi de la mort, le pourquoi de la vie ; — et peut-être, j’ose le dire, dans le besoin que nous en avons pour ne pas tomber aux jouissances de l’épicurisme vulgaire… Tel fut le pessimisme d’Alfred de Vigny.

N’ai-je pas d’ailleurs assez souvent essayé de le montrer ici même : que, s’ils n’ont pas pour objet de nous faire abdiquer notre sens propre aux mains de la religion, tous les argumens que l’on va répétant contre le pessimisme ne servent que d’un masque à couvrir notre attache aux plaisirs de la vie ? Mais ce que je tiens à faire observer une fois de plus, c’est que, dans les âmes un peu hautes, la puissance d’aimer s’engendre de l’excès même du pessimisme ; et Vigny en est l’un des plus nobles exemples qu’il y ait. Du sentiment de la commune misère de l’homme, celui de l’égalité se dégage d’abord, — de l’égalité devant la souffrance, de l’égalité dans la mort, — et du sentiment de l’égalité, naissent à leur tour ceux de la justice et de la pitié : « Il m’est arrivé de passer des jours et des nuits, écrit Vigny dans son Journal, à me tourmenter extrêmement de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m’étaient