Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/701

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si Dolorida est « bien supérieure aux Andalouses de romance chantées plus tard par Alfred de Musset, » — j’ose même en douter, — mais je sais que les Espagnoles de Musset nous viennent d’elle. Pareillement, si la transposition en est adroite et heureuse, du mode antique sur le mode moderne et parisien, l’Idylle d’Alfred de Musset est inspirée de la Dryade.

Ida, j’adore Ida, la légère bacchante,
Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthes
Sur le tigre, attachés par une griffe d’or,
Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor
En chantant Évohé ; sa démarche chancelle,
Ses pieds nus, ses genoux que la robe décèle,
S’élancent, et son œil, de feux étincelant,
Brille comme Phœbus sous ce signe brûlant.

La Dryade est datée de 1815 ; et Sainte-Beuve prétend là-dessus que Vigny l’aurait antidatée pour écarter de lui le reproche d’avoir imité Chénier, dont la première édition ne parut qu’en 1819. Marie-Joseph communiquait volontiers les papiers de son frère, et l’on sait que Millevoye ne s’était pas fait faute de s’en inspirer. Mais Eloa n’appartient certainement qu’à Vigny, et il est bien difficile de croire qu’en écrivant la Chute d’un ange, Lamartine ne s’en soit pas souvenu. M. Paléologue m’a paru croire aussi qu’on retrouverait quelques traces d’une influence de Vigny dans quelques parties de Jocelyn. Enfin, pour Victor Hugo, n’est-ce pas l’une des idées les plus chères à l’auteur de Chatterton qu’il a reprise, pour l’amplifier de toute la splendeur de sa rhétorique, dans la pièce des Rayons et les Ombres intitulée Fonction du poète, ou, plus tard, dans les Mages ? Cela ne l’a pas empêché, dans son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, d’oublier que Vigny avait été l’un des témoins de son mariage, et, dans un article enthousiaste qu’il avait écrit jadis sur Eloa, de remplacer Eloa par le Paradis perdu, et Vigny par Milton.

Mais, très réelle sur ses contemporains d’âge et de réputation, l’influence de Vigny a été bien plus considérable encore sur un Victor de Laprade ou sur un Charles Baudelaire, sur M. Leconte de Lisle et sur M. Sully Prudhomme…

Supposez donc qu’au lieu d’habiter dans une âme noble, et un peu dédaigneuse de complaire à la foule, le pessimisme de Vigny soit tombé dans une âme inférieure, désireuse ou avide à tout prix d’étonner ou de scandaliser, c’est la graine des Fleurs du Mal, si je puis ainsi dire, jetée dans le terrain le plus propre à la voir s’épanouir.

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère, épouvantée et pleine de blasphèmes,
Crispe ses poings vers Dieu qui la prend en pitié.