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Tu me crois peut-être
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi : je suis une force qui va,
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres,
Une âme de malheur faite avec des ténèbres ;
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.

Rien de plus contraire à Corneille, mais de plus voisin de Sophocle. Ne croit-on pas retrouver ici le héros grec, et sinon son langage, au moins sa nature et sa destinée ?

Ailleurs encore, dans cet Œdipe où tout se rencontre, j’ai cru surprendre un pressentiment d’avenir romantique. Œdipe vient d’apprendre qu’il n’est pas né de Polybe, le feu roi de Corinthe, et d’abord cette révélation l’épouvante. Mais de son angoisse accrue une pensée d’orgueil ne tarde pas à le distraire. S’il ne fut qu’un enfant du hasard, abandonné par mépris et recueilli par pitié, ce qu’il est aujourd’hui, il le doit donc à lui seul. Il s’est fait lui-même et s’est fait roi. Nouvelle illusion qui pour un instant le flatte et le console. Rêvant au passé pour ne pas voir l’avenir, il s’assied ; derrière lui, les vierges thébaines chantent le Cithéron, les rochers et les bois où naquit, d’un dieu peut-être et de quelque nymphe surprise, celui qui devait régner. Là encore ne vous semble-t-il pas reconnaître un trait de l’idéal romantique : le héros fils de ses œuvres et la poésie des naissances obscures ?

En résumé, l’extériorité de l’action et l’absence de la liberté, voilà les deux caractères essentiels d’Œdipe-Roi, aussi contraires que possible à ceux de notre tragédie classique. Aujourd’hui le théâtre (j’entends le seul digne de ce nom) continue sur un point les traditions du XVIIe siècle ; sur l’autre, il menace de les trahir. S’il vit surtout et de plus en plus d’observation intérieure, s’il se préoccupe moins des faits que des âmes, il est entrain, sous prétexte d’atavisme, de suggestion et autres théories nouvelles, de revenir à la fatalité. Au lieu d’être religieuse, elle sera scientifique ; mais il n’y aura que le nom de changé. L’art ne saurait manquer d’y perdre beaucoup d’intérêt psychologique, encore plus de valeur morale. Au fond, la tragédie du XVIIe siècle, moins plastique, sans doute, que la tragédie grecque, n’est peut-être plus belle encore que pour avoir proclamé, défendu et glorifié les deux grands principes de la conscience humaine : le libre arbitre et la responsabilité.

Un dernier mot : la musique de Membrée m’a paru plus que jamais expressive, étroitement adaptée au drame. Elle est noble et triste ainsi qu’il convient. J’aime surtout pour sa couleur agreste et sa mélancolie, la symphonie qui accompagne les strophes des jeunes filles.


CAMILLE BELLAIGUE.