Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/715

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qu’on ne peut pas accepter pour l’État cette mission étrange de se substituer à tout, même d’exproprier des compagnies dans l’intérêt des ouvriers. On ne peut pas permettre que le droit de grève devienne un droit d’oppression, laisser mettre en doute la liberté du travail. C’est justement la position que M. le président du conseil a prise avec une raison aussi clairvoyante que ferme. Il n’a pas parlé seulement en vieil ingénieur expérimenté dans les affaires de l’industrie, familier avec les habitudes, les besoins, les vœux des ouvriers ; il a parlé en homme de gouvernement voyant de plus haut ces problèmes. S’il a paru disposé à accepter toutes les réformes possibles, s’il est même allé fort loin, il n’a point hésité à revendiquer pour le gouvernement le droit et le devoir de faire respecter la liberté du travail, de maintenir l’ordre quoi qu’il dût en coûter. Il a justement maintenu son droit, il n’a pas refusé pour cela de se prêter à des essais de conciliation, et par le fait on a fini par où on aurait dû peut-être commencer, en suggérant entre patrons et ouvriers un arbitrage qui est à l’œuvre en ce moment. Il en sera ce qui en sera, probablement la paix, — au moins une paix momentanée !

Au fond, il n’y a pas à s’y tromper. S’il n’y avait qu’à concilier les ouvriers et les compagnies houillères du Pas-de-Calais, ce ne serait sans doute pas difficile ; ce qui complique tout, c’est cette guerre organisée par les inspirateurs des nouveaux syndicats contre toute une constitution de la propriété et de l’industrie, soutenue, les chefs ne le cachent pas, avec des secours cosmopolites. Là est le danger : il est pour les ouvriers eux-mêmes dont les intérêts disparaissent dans ces mouvemens indéfinis ; il est aussi et surtout pour le travail national, pour la puissance industrielle du pays, pour la paix et la sécurité de la France.

On vit certes depuis assez longtemps avec cette idée que les affaires de l’Europe sont étrangement nouées et enchevêtrées, qu’elles ne seront pas de sitôt dénouées ou éclaircies, et qu’en attendant on doit être préparé à tout. C’est la condition créée par la fatalité des événemens ! On a déjà passé par tant de surprises et de péripéties nées de l’incertitude des choses, qu’on finit par s’y accoutumer ; on s’y fait à la rigueur, du mieux qu’on peut, non cependant sans être toujours aux aguets, non sans garder une certaine promptitude à s’émouvoir de tout, d’une entrevue, d’un voyage princier ou ministériel, d’une manifestation, d’un discours. C’est un singulier état d’opinion qu’un rien tranquillise, qu’un rien peut ébranler. Que faut-il quelquefois ? Tout dernièrement, on l’a vu, un faux bruit parti de Vienne, attribuant à l’empereur François-Joseph des paroles inquiétantes, a suffi pour remuer les marchés financiers du continent, semer pendant quelques heures la panique. Le fait est, que l’empereur n’avait rien dit, ou n’avait pas dit ce qu’on lui prêtait, et le faux bruit a passé comme