Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/731

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ce qu’elle a de plus juste et de plus sublime [1] ? » Et si la papauté ne l’avait pas senti plus tôt, l’ancien saint-simonien en rejetait la faute sur l’État, sur la Révolution, sur la guerre inepte faite par de faux libéraux et d’aveugles démocrates à l’Église et à l’idée religieuse. « Jamais, continuait le banquier Israélite, œuvre plus digne d’elle, plus conforme à l’enseignement de son divin maître, ne s’est offerte à la sollicitude de l’Église. N’est-elle pas, par son principe même, la mère de tous les petits, la protectrice de tous les opprimés ? Elle n’a qu’à se rappeler son histoire et sa tradition. Après avoir détruit l’esclavage antique et le servage féodal, l’Église doit encore améliorer le sort de l’ouvrier moderne. Elle accomplira ainsi l’œuvre de rédemption universelle que son divin fondateur a définie par ces deux maximes : « Laissez venir à moi les petits ; — Aimez-vous les uns les autres. »

Tel était le programme que, à la veille de quitter ce monde, dont sa jeunesse avait rêvé la transfiguration, le saint-simonien vieilli osait tracer au nouveau pontife. Il sentait que, pour une pareille œuvre, il fallait autre chose que la propagande de philanthropes enrichis, ou l’agitation de sociétés humanitaires. Par sa bouche, la petite église saint-simonienne, revenue de l’orgueilleuse ambition de fonder un nouveau pouvoir spirituel, abdiquait devant ce pontificat romain, dont le siècle avait cru le rôle à jamais fini. Ce n’était pas seulement, comme le reconnaissait Isaac Pereire, que « le catholicisme est la seule église organisée assez fortement pour exercer une grande action sociale ; » c’est, affirmait-il, qu’elle seule était capable de ce noble apostolat [2]. Et en suppliant le pape Léon XIII de faire prêcher la moderne croisade contre la misère, le vieux juif lui montrait la papauté a replacée au sommet de la pyramide humaine, reprenant son antique prestige et faisant triompher, contre l’individualisme protestant, le principe vraiment chrétien de la solidarité universelle. »

Ce que sentaient si vivement des étrangers au Christ, il était malaisé que des catholiques n’en eussent pas le sentiment. Aussi bien, sous l’immobilité apparente de la surface, y avait-il, depuis longtemps, au fond de l’Eglise, un courant démocratique. Ici

  1. Isaac Pereire, la Question religieuse ; Paris, Motteroz, 1878, passim.
  2. « Pour accomplir cette œuvre de paix et d’harmonie, à côté ou plutôt au-dessus des législateurs, des savans, des industriels, il faut des apôtres, des missionnaire » prêts à se dévouer pour le salut de l’humanité, des prédicateurs du droit et de la justice, assez indépendans pour dire à tous la vérité, et où en trouver en dehors de l’Église ? — Il faut que l’Église reprenne, dans des conditions nouvelles, le grand enseignement moral par lequel, il y a quinze siècles, elle a transformé le paganisme romain et civilisé les barbares. » Isaac PEREIRE, ibidem.— Je retrouve, quinze ans plus tôt, des idées analogues chez un autre ancien saint-simonien, également d’origine Israélite, M. Gustave d’Eichthal : les Évangiles, Hachette, 1863 ; préface, p. XXXVI-XL.