Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/748

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ouvrières et les Bauernvereine, que Windthorst et le « centre ultramontain » ont fini par battre le grand tacticien de Friedrichsruhe. C’est avec la pioche du mineur et le ringard du puddleur que le vieux guelfe a remporté la plus grande bataille qu’ait gagnée l’Église depuis Lépante, et conduit le très victorieux empereur Guillaume et son très orgueilleux chancelier jusqu’aux portes de Canossa.

Quel exemple pour les catholiques voisins ! Puisque l’Église militante semblait, plus que jamais, vouée aux combats et aux assauts, n’y avait-il pas là, pour ses défenseurs, une tactique nouvelle à opposer aux nouvelles machines de guerre de l’éternel ennemi ? Il ne suffisait plus à l’Église de recruter ses soldats dans les classes dirigeantes, parmi les gentilshommes épris des souvenirs du passé ou les fils de la bourgeoisie satisfaits des jours présens ; il lui fallait chercher des recrues là où sont le nombre et la force, dans les classes intérieures, parmi les masses ouvrières mécontentes de l’ordre social actuel. Grand changement pour les habitudes et pour les goûts des leaders catholiques ! C’était une révolution analogue à celle qui a déjà, deux ou trois fois, transformé les conditions de la guerre, quelque chose comme la substitution des roturières armées de fantassins à l’ancienne chevalerie bardée de fer. « Pour le peuple et par le peuple ! » tel était le mot d’ordre jeté par les novateurs au camp catholique. La nouvelle tactique trouvait d’ardens et nombreux partisans dans presque toute l’Europe continentale, germanique ou latine. L’Irlande avait, dès longtemps, donné l’exemple. Aux États-Unis, en Angleterre même, comment les évêques et le clergé eussent-ils hésité ? La clientèle catholique étant, en grande majorité, composée d’ouvriers et d’artisans, il leur fallait prendre leur point d’appui sur les masses, ou se résoudre à l’effacement et au dépérissement. Pareille résignation ne va guère au caractère anglo-saxon. Les Américains se sont lancés dans la mêlée avec l’énergie de leur tempérament. Quand le pape Léon XIII, qui n’était pas encore le pape des ouvriers, s’apprêtait à condamner les « chevaliers du travail, » le cardinal Gibbons accourait au Vatican arrêter les foudres pontificales. On sait avec quelle vaillance l’octogénaire cardinal Manning s’est constitué l’avocat des dockers de la Tamise ; après cela, il ne craignait guère d’entendre les rues de Londres lui crier : no popery. Tout le poids du monde anglo-saxon et des espérances mises par Rome sur cette race dont l’ubiquité est rivale de la sienne était jeté dans la balance ; l’Europe et l’Amérique la faisaient pencher du même côté.

Rome a cédé ; c’est ainsi que, après avoir failli mettre en interdit les knights of labour, le pape Léon XIII est, à quatre-vingts ans, devenu le pape des prolétaires. Évêques, prêtres, moines, laïques, tout ce qu’il y avait de hardi et d’entreprenant dans l’Église la