Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/763

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


fraternité chrétienne. On y reconnaît sans peine la main de Satan qui se plaît à imiter, en les défigurant, les œuvres du Seigneur.

Pour l’Église, le problème de la distribution des richesses est, avant tout, un problème moral. La solution est dans la charité, et bien que la charité soit un devoir strict, un devoir de justice auquel le riche n’a pas le droit de se soustraire, la charité, pour être méritoire et demeurer une vertu, doit rester volontaire. Par là, qu’on le remarque bien, l’Église, dans la question sociale, aboutit à la liberté. Elle ne saurait, sous peine de renier son principe, se rallier au socialisme autoritaire qui prétend remplacer l’initiative privée par l’action de l’État, et la charité vivante par le mécanisme administratif. En ce sens, pourrions-nous dire, l’Église est forcément libérale ; elle sera toujours avec les adversaires de l’absorption de l’individu par la collectivité.

Cela est si vrai, — il n’est pas inutile de le constater, — que s’il est sorti de l’Évangile des sectes socialistes, communistes, c’est toujours en dehors de l’Église, — que dis-je, en dehors des grandes églises chrétiennes. Prenez l’antiquité, prenez le moyen âge ; regardez l’Occident, regardez l’Orient, il n’y a de socialistes que parmi les hérétiques. Des gnostiques et des manichéens aux anabaptistes, il s’est trouvé, à presque toutes les époques, de religieux prédicateurs du socialisme, mais jamais dans le giron de l’Église. Aujourd’hui même, il en surgit encore, çà et là, dans la contusion des sectes anglo-saxonnes ; et, à l’autre extrémité du monde chrétien, j’ai rencontré de ces apôtres du communisme chez les moujiks de la Grande-Russie [1]. L’Église n’a jamais été plus favorable à ceux qui ont voulu abolir la propriété qu’à ceux qui ont voulu abolir le mariage. Loin d’être une pousse naturelle du christianisme, le socialisme n’a pu être greffé sur l’arbre de la croix.

Pour ne pas condamner le socialisme, Léon XIII eût dû rompre avec toute la tradition catholique. Non content de le réprouver, le pape s’est fait un devoir de le réfuter. Dans l’encyclique où il présentait au monde les revendications des ouvriers, il a voulu prendre la défense de la société menacée par les meneurs des classes ouvrières. Il s’est appliqué à consolider l’édifice que, aux yeux des plus timorés, sa main tremblante semblait devoir ébranler. C’est pour qu’on ne pût se méprendre sur ses intentions qu’il nous a donné cette longue réfutation du socialisme. Il l’a fait d’une manière toute rationnelle, joignant aux argumens des anciens scolastiques ceux des modernes économistes. Léon XIII, il faut se le rappeler

  1. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. III ; la Religion (Hachette, 1889), liv. III, ch. VI et IX.