Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/843

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dans sa pensée et dominé son sujet, qu’il n’ait jamais arrêté d’avance les bornes de sa composition et distribué d’après un plan réfléchi ce qu’il se proposait de dire. Comme conséquence, une longueur et une diffusion fastidieuses ; si les farces sont généralement courtes, à la fois étriquées et lâches dans leur développement, en revanche moralités et soties se déroulent à travers des milliers et des milliers de vers. Il faut aujourd’hui pour les lire une grâce d’état, une patience d’érudit, qui veut, sans aucune considération d’agrément littéraire, défricher laborieusement son champ, pour aride et stérile qu’il puisse être, se constituer maître et propriétaire de son sujet, et fonder justement cette maîtrise, comme sa tendresse pour son objet, sur la peine qu’elle lui aura coûté. Dans les allégories surtout, lorsque ce n’est pas un flux intarissable de mots sans relief, c’est un galimatias inintelligible.

Défaut d’autant plus pénible que tout cela est écrit en vers, c’est-à-dire le genre d’écrire auquel l’art classique nous a justement habitués à demander le plus de précision, de plénitude et de relief. Ce mètre éternel de huit syllabes, en son allure sautillante et sa courte haleine, ou bien ne rend que par petites touches maigres une poésie courte comme lui, ou se trouve trop étroit pour contenir un enchaînement suivi de propositions. Au demeurant, ce qui manque le plus dans ces vers, c’est la poésie, c’est-à-dire une grâce ou une force supérieures à celles de la prose, une fantaisie plus libre, une raison plus élevée, un choix de mots plus expressifs. Jamais on n’écrivit autant de vers qu’au moyen âge, et jamais il n’y eut moins de poètes. Un des seuls en faveur de qui l’on pourrait faire une exception, c’est Pierre Gringore. La plupart de ces rimeurs mettent dans leurs compositions l’élégance, la richesse et la précision que déploient encore aujourd’hui les auteurs de complaintes. Ces défauts enfin sont d’autant plus pénibles qu’ils s’étalent dans des pièces de théâtre, où, par cela seul que l’auteur nous rassemble sous prétexte de satisfaire notre intérêt, il nous rend plus exigeans et plus sensibles à l’ennui. Dans le style dramatique, la concentration du sens et le relief de la forme sont des nécessités du genre, et c’est parce qu’ils ne se trouvent pas dans le style du moyen âge que la vertu dramatique lui a manqué.

Les historiens du théâtre français au moyen âge savent tout cela et, pour peu qu’ils se piquent de littérature, ils sont les premiers à le reconnaître. Cependant ils plaident les circonstances atténuantes, et, à force de les plaider, ils arrivent à des conclusions inacceptables. Ils veulent nous faire passer sur cette incapacité de composition, cette platitude, cette impropriété, ce manque de précision et de relief, pour nous amener à reconnaître que,