Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/862

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


fer même de Basse-Birmanie (Rangoon-Prome) était coupé à Zeegou, à quelque cent milles au-dessous de Prome ; les bandes de pirates se reformaient ; elles prenaient l’offensive ; elles attaquaient avec succès des postes occupés par la police et des troupes régulières. Et les « affaires » de ce genre étaient si nombreuses que le correspondant du Times lui écrivait (5 mai 1888) : « Il est impossible de donner en détail l’histoire des nombreuses rencontres qui ont eu lieu récemment avec les dacoits. »

Ces dacoits sont exactement ce que les Français appellent au Tonkin des pirates. Ils ne forment pas dans la population une classe à part ; ils se recrutent dans toutes les classes : ils sont la population même. Ce ne sont à proprement parler ni des brigands ni des patriotes, quoique parmi eux on rencontre des uns et des autres. Ce sont généralement des paysans qui, à l’ordinaire, cultivent paisiblement leurs champs, bien qu’ils n’aient certes pas pour ce genre de travail un goût immodéré, mais qui, en temps de trouble, appauvris quand ils ne sont pas ruinés, jugent bon et trouvent agréable de courir les aventures, de batailler et de piller. Ils attaquent et ils dépouillent, sans y regarder de trop près, les nationaux aussi bien que les étrangers. Et, à vrai dire, ils donnent la préférence aux premiers, moins bien armés et moins redoutables. Ils y ont du reste tout profit : dénuées de tout, menacées de mourir de faim, leurs victimes d’hier n’ont d’autre ressource que de devenir leurs auxiliaires de demain. La bande des vainqueurs se grossit donc de la bande des vaincus. Ces vaincus, d’ailleurs, ne montrent aucune répugnance à échanger la houe contre la pique. La piraterie, la dacoity, comme disent les Anglais, n’est pas chez eux chose déshonorante : elle leur paraît naturelle et à tout le moins, en temps de guerre civile, excusable ; et un jeune homme qui refuserait de s’y livrer passerait pour manquer non-seulement de courage, mais encore de sens commun [1].

Cette conception, qui nous étonne, repose sur le sentiment, poussé à ses conséquences extrêmes, des droits du plus fort. Dans ces sociétés asiatiques, on reconnaît les forts et les puissans surtout à ceci, qu’ils exploitent les faibles. Quiconque a le pouvoir en use. Les opprimés gémissent, mais ne s’indignent pas : ils attendent leur tour. Tout fonctionnaire utilise ses fonctions à son profit. Quand, en Haute-Birmanie, on organisa la police contre les dacoits,

  1. « Rien, écrit lord Dufferin au ministre de l’Inde à Londres, n’est plus fréquent que ceci : Un jeune homme qui hier labourait ses champs, avec toutes les apparences d’un cultivateur respectable et ami de l’ordre établi, quitte sa maison et s’en va, pendant quelque temps, se joindre à une bande de pirates de profession. Simplement, parce qu’il veut voir du nouveau et goûter à cette vie d’attaques aventureuses contre les villages dans un district voisin. » (17 février 1886, Burmah, 1886, n° 3, p. 24.)