Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/866

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envoya en Birmanie. Tout cela facilitait la tâche [1]. Toutefois, ce n’est pas déjà un talent si commun que de se décider, en temps utile, aux sacrifices nécessaires et de savoir placer les hommes au poste même qui leur convient. Les Anglais, à ces deux égards, furent, malgré quelques erreurs de détails, habiles ou heureux.

Plusieurs généraux se sont succédé en Birmanie : j’ai déjà cité le nom du général, aujourd’hui sir Henry Prendergast ; on en pourrait citer d’autres : le général White, le général Gordon, le général Faunce, le général Wolseley. Tous, et notamment le général White, qui resta longtemps à la tête des troupes, rendirent des services éminens. Mais il en est un qui eut sur la pacification une influence décisive : ce fut le général Roberts. Sir Frederick Roberts occupait alors la haute situation de commandant en chef des armées de l’Inde et de membre du conseil du vice-roi. Lord Dufferin lui demanda de la quitter temporairement pour aller prendre le commandement en chef du corps expéditionnaire : il accepta. Cette double décision dénotait un certain courage. A ce moment, et en Angleterre et dans l’Inde, on était las des affaires de Birmanie, on estimait et l’on disait tout haut qu’il n’y avait rien à faire de cette conquête, et le poste de général en chef en devenait plus dangereux. Ce n’est pas tout. Les Anglais ont toujours redouté de subordonner le pouvoir civil au pouvoir militaire. Or, si l’on mettait en présence un personnage considérable comme sir Frederick Roberts et un commissaire (chief commissioner) même comme M. Bernard, il était évident qu’en dépit de tous les textes et de toutes les instructions possibles, la grande autorité morale appartiendrait au général et qu’en cas de conflit, le dernier mot lui resterait. Malgré ce que ces circonstances pouvaient avoir de grave, lord Dufferin n’hésita pas à offrir, ni sir Frederick à accepter le commandement en Birmanie. Ce choix, qui pouvait avoir de gros inconvéniens, n’en eut aucun. Et toutefois, quand la mission de sir Frederick eut pris fin, on se sentit comme soulagé. Il avait d’ailleurs réalisé tout ce qu’on attendait de lui. « Il a, écrivait le correspondant du Times (8 février 1887), justifié l’exception à la routine, qui l’a fait envoyer en service spécial loin du théâtre habituel des fonctions d’un commandant en chef de l’Inde. »

Le plus grand service que le général Roberts ait rendu, — et il

  1. La proximité de l’Inde rendait encore d’autres services. Contre les tribus voisines de la frontière, comme les Chins ou les Louchaï, qui habitent la contrée entre le Chittagong et les monts Cachar, on envoyait à la fois deux expéditions : l’une partant de Birmanie, l’autre partant de l’Inde. Le phénomène inverse s’est produit récemment lors de l’incident de Manipour. dans l’Inde : cette fois, c’est la province qui est allée au secours de l’Empire : tandis que des forces étaient expédiées du Bengale, d’autres l’étaient de Birmanie. L’effet moral fut énorme.