Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/889

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et les manies paternelles perçait dans ses mines et dans son silence ; et même, il se plaisait à un jeu redoutable ; il cachait des qualités qu’il avait et que son père eût aimées : — il donnait de lui l’idée qu’il serait un mauvais soldat, — et il en affectait qu’il n’avait point et que son père haïssait : — il prenait les airs d’un prince libéral et magnifique. — Il choisissait ainsi en toute chose le contrepied du roi, et jouait le rôle de prince héritier chef d’opposition. Par cette attitude, par ses intrigues audacieuses avec des ministres étrangers, mal connues du roi, mais soupçonnées par lui, il inquiétait et exaspérait ce brutal, ce bourreau de soi-même et des autres : il allait au-devant des coups. Mais quel souvenir, celui des humiliations infligées dans le privé devant les domestiques, en public devant des généraux, des princes et des rois, à un jeune homme en qui la conscience de sa valeur doublait l’orgueil d’être né pour commander aux hommes !

C’étaient ensuite les souvenirs de la tragique année 1730 : la fuite préparée comme un épisode de roman d’amour, l’arrestation et les interrogatoires du conseil de guerre ; la claustration dans une cellule sinistre, et, par une matinée de novembre, l’adieu de Katte allant au supplice ; l’évanouissement pour ne pas voir tomber le glaive ; au réveil, le visage de l’aumônier, la conversation sur les choses saintes et les affres de la mort. Après la joie d’être assuré de vivre, ce fut l’ennui de l’existence entre les murs de Cüstrin où il était interné, le déshonneur d’être privé de l’épée, le dégoût d’une éducation d’employé, la gêne et presque la misère, la honte des platitudes et des mensonges qu’il écrivait à son père. Le roi pardonne enfin, mais sur un ton terrible et avec des menaces de malédiction ; encore le pardon n’est-il pas complet ; l’épée n’a pas été rendue à Frédéric ; sa liberté d’aller et de venir est circonscrite à quelques pauvres cantons, et il continue la besogne fastidieuse d’apprenti administrateur et l’hypocrisie de sa correspondance. Peu à peu les lettres de son père se sont adoucies ; elles deviennent presque aimables, mais c’est l’annonce d’une nouvelle épreuve, celle du mariage forcé. Il faut que le prince se résigne ou qu’il rallume la fureur du roi. Il adresse à son père des protestations d’obéissance empressée, et à d’autres des confidences pleines de rage, de sarcasmes et d’impiétés. A la fin, il se soumet ; il prend l’anneau des fiançailles, mais il y verse une larme de colère, et se jure de faire payer un jour à la princesse royale ce mariage dont elle était innocente et que la politique de l’Autriche avait inventé.

La haine de son père, les mauvais traitemens, les injures, la prison, un mariage contre son gré, le prince royal avait souffert tout cela, et n’avait que vingt ans.