Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/913

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« sur le pied d’Allemagne. » Le mot allemand revient à toute minute. On sent qu’il est prononcé avec orgueil, un orgueil de conquérant ; mais à des conquêtes de cette sorte, qui trouverait à redire ?

Frédéric-Guillaume allait très souvent en Prusse. Il y présidait d’interminables séances de commissions, et dictait des ordres sur chacun des points qui lui étaient rapportés. Absent, il envoyait des commissaires munis d’instructions et de questionnaires ; il exigeait d’eux une correspondance abondante, exacte et minutieuse. Il a fait dresser des tableaux avec colonnes pour mettre des chiffres, et pratiqué la statistique dans la perfection. Je ne saurais dire combien de milliers d’ordres il a donnés. Suivant son habitude, il a eu des impatiences, des inquiétudes, et des momens de désespoir. Parmi les colons, se trouvait plus d’un fainéant et d’un vaurien ; même les bons lui donnaient du tracas, quand ils se plaignaient de leurs désillusions à l’arrivée dans ce pays rude, au milieu de ces sauvages. Dès qu’un colon avait épuisé les années de franchise et qu’il lui fallait payer les redevances et les corvées, il criait à l’injustice et à l’oppression. Les officiers du domaine et les chambres voyaient les émigrans de mauvais œil à cause de l’embarras qu’ils causaient, et plus d’une fois ils provoquèrent des révoltes. L’énormité des frais d’établissement étonnait toujours le roi, bien qu’il les eût calculés. En réponse à des demandes de crédit pour payer des dépenses ordonnées par lui, il se soulage un moment en écrivant : « Je n’ai pas le sou, » mais il s’exécute, ajoute sur ses registres la somme aux précédentes, et s’effraie devant le total grossissant toujours. A la fin, il aura rebâti 332 villages, 11 villes et porté la population de la province de 440,000 à 600,000 âmes. Il verra dans ses voyages Allemands et Lithuaniens « entourer de haies les villages et jardins, » et que le pays a bonne mine, et que le bétail n’erre plus sans pâtre dans la campagne. Il mangera du pain lithuanien qui lui semblera bon ; il trouvera dans les chaumières du lard et de la viande et des gens gros et gras. Alors il ne regrettera plus ni peines ni dépenses : « Les millions employés en Prusse, dira-t-il, ne rapportent pas encore de gros intérêts, cela ne fait rien ; avec ces millions, le pays a été mis en culture. » Mais avant d’être arrivé à cette satisfaction, il a passé par des transes terribles : « Je ne suis pas content de mon ménage prussien. Je n’obtiens rien ; au contraire je m’épuise, moi et mes autres pays, en hommes et en argent, et commence à croire que je ne réussirai pas. » Quand il était dans cette disposition d’esprit, la moindre mauvaise nouvelle était une blessure. Un des meilleurs collaborateurs du roi lui écrivait un jour : « Le cœur me saigne,