Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/241

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moment aucune apparence de conflits prochains, de diflicultés sérieuses entre les grands Etats. Il n’y a tout au plus que ce petit incident qui s’est passé il y a quelques jours, à Sofia, comme pour prouver qu’il y a toujours une question des Balkans, que tout n’est pas pour le mieux en Bulgarie, quoi qu’en ait dit récemment le comte Kalnoky devant les délégations austro-hongroises.

Certes, par lui-même cet incident qui a pris le nom d’incident francobulgare n’est qu’une assez médiocre affaire. Sous le règne douteux du prince Ferdinand de Cobourg en Bulgarie, c’est le premier ministre, M. Stamboulof, qui gouverne, et M. Stamboulof est dans son gouvernement un dictateur passablement oriental. Il ne recule pas devant les répressions sommaires et ne craint nullement de renouveler ce que M. Gladstone appelait autrefois les « atrocités bulgares. » Il traite ses adversaires, tout ce qui est suspect, à la turque. Des protestations douloureuses contre le régime bulgare ont même retenti dernièrement en Europe. M. Stamboulof ne s’en est pas tenu à gouverner les Bulgares par la terreur ; il s’est senti probablement enhardi par ses succès de police, et il n’y a que peu de jours il a fait saisir sans plus de façons, il a expulsé brutalement un de nos nationaux résidant à Sofia, correspondant d’une agence télégraphique française. L’agent de la France à Sofia a naturellement protesté et réclamé contre un procédé aussi violent qu’expéditif. On lui a répondu assez lestement, sans tenir le moindre compte de ses réclamations, et par l’ordre de notre ministère des affaires étrangères, notre agent a dû rompre tout rapport avec le gouvernement bulgare. La France n’est plus représentée à Sofia, la Russie a cessé de l’être depuis longtemps. Voilà le fait ! Il n’a pas, si l’on veut, une véritable importance diplomatique, il ne change guère la situation. Assurément, ce n’est pas encore de là que la guerre sortira. M. Stamboulof, avec sa ruse d’Oriental, l’a compris sans doute. Il s’est dit qu’il pouvait jusqu’à un certain point être brutal impunément, qu’il ne s’exposait pas à des représailles sérieuses. Peut-être aussi dans sa présomption s’est-il cru assez assuré des faveurs de la triple alliance pour se permettre un mauvais procédé à l’égard de la France, comme il s’est permis depuis quelques années un certain nombre d’autres bravades à l’égard de la Russie, C’est possible ; seulement, le petit pacha de Sofia n’a pas tout calculé. C’est le malheur de ces petits dictateurs éphémères qui n’ont de ces infatuations que parce qu’ils se croient garantis.

C’est le cas de M. Stamboulof. Il n’a pas remarqué que, s’il pouvait être brutal sans péril, il remettait du même coup et plus que jamais en pleine lumière une situation où rien n’est régulier, où le prince Ferdinand lui-même n’est pas reconnu par l’Europe, où l’union de la Roumélie avec la Bulgarie reste un fait révolutionnaire non ratifié, que