Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/544

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sont contentés d’adapter à leurs besoins et au goût de leur clientèle étrangère les élémens qu’ils empruntaient à leurs voisins, les procédés industriels qu’ils s’appropriaient en les perfectionnant. De manière ou d’autre, ces peuples avaient achevé leur œuvre utile bien avant le moment où ils perdirent leur indépendance ; ils durèrent longtemps après avoir cessé de vivre et d’enfanter. La Grèce, tout au contraire, a toujours été en progrès, ou du moins en mouvement. Alors même qu’elle est devenue une province romaine et qu’elle semble avoir épuisé la série des créations originales, elle n’abdique pas ; elle travaille encore à se renouveler et elle y réussit dans une certaine mesure. Si elle n’a plus ni l’épopée homérique, ni l’ode lesbienne ou thébaine, ni le drame attique, elle cultive encore avec passion la science et l’histoire ; elle s’essaie à la critique ; elle revient, pour les élargir et les approfondir, à ses anciens systèmes de philosophie, et l’on sait quelle part elle a prise à l’élaboration des dogmes du christianisme. Dans le domaine de la plastique, s’il ne lui naît plus de Phidias et de Praxitèle, de Polygnote et de Zeuxis, ses architectes, sans copier les Ictinos et les Mnésiclès, produisent encore des chefs-d’œuvre ; quelque préférence que l’on puisse avoir pour les formes classiques, qui donc refuserait d’admirer les basiliques de Ravenne et le noble vaisseau de Sainte-Sophie ?

Dans l’histoire de l’esprit humain, il n’y a pas de développement organique qui soit mieux connu que celui du génie grec et qui se présente avec plus de richesse tout à la fois et de simplicité. Ce qu’il a de particulièrement curieux, c’est que, malgré la distance et les grands intervalles de mer qui séparent les différens pays où se sont constitués des groupes importans de population hellénique, cette évolution, à la prendre dans son ensemble, a été régie par les mêmes lois, sur toutes les terres et dans toutes les îles où se parlait la langue grecque ; partout les phases principales s’en sont succédé et s’en sont accomplies sinon dans des temps égaux, tout au moins dans le même ordre et dans des conditions analogues. Ici la croissance a été plus rapide ; là elle a été plus lente, mais les jours de jeunesse et de force créatrice ont duré plus longtemps. Ailleurs, après des débuts heureux, la vieillesse et la stérilité sont bientôt venues, ou quelque accident fâcheux, comme l’invasion de la Campanie et de l’Apulie par les tribus sabelliennes, a brusquement arrêté le cours de la vie. On peut dire pourtant que, malgré ces variations et ces inégalités, le mode d’expression de la pensée a subi partout, chez les divers enfans de cette race, un peu plus tôt ou un peu plus tard, les mêmes changemens. Le même sang coulait dans les veines de tous ces hommes ; ils avaient donc tous mêmes instincts et mêmes facultés. C’étaient des arbres