Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/558

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aux tapis de fleurs étendus sur les plages tournées vers le midi, où enfin, sur un même point, on subit, par l’effet d’une saute de vent, des variations de température qui peuvent être, en peu de jours, de quinze à vingt degrés, les corps et les intelligences ont besoin d’un perpétuel effort pour se plier et s’adapter à ces brusques changemens de niveau et à ces bonds du thermomètre, à ces conditions complexes et mobiles d’un milieu qui se modifie avec une rapidité faite pour déconcerter souvent toutes les prévisions [1]. Dans un très étroit espace, il y a, tout près les uns des autres, des hommes de même race et de même langue qui mènent des vies très différentes, suivant qu’ils habitent la montagne ou la plaine, les hauts pâturages, les pentes propres à la culture ou les grèves du littoral. Le même homme, dès qu’il se déplace, dès qu’il quitte une de ces zones pour entrer dans une autre, est obligé de déroger à ses habitudes, d’ajouter ou de retrancher quelque chose à son vêtement et à son alimentation, et parfois, sous l’aiguillon de la nécessité, de se prêter aux exigences du cadre et du groupe nouveau où l’ont jeté les circonstances, d’apprendre et d’exercer un métier tout autre que celui dont il avait subsisté jusqu’alors. Tout cela stimule les organes et donne du ressort à l’esprit, qui se trouve astreint, par la force des choses, à improviser, sur le moment même, les moyens d’action que réclament les circonstances. Celles-ci ne sont pas les mêmes pour tous, et les dissemblances qui résultent de leur jeu s’ajoutent, pour différencier les individus, à celles que déjà la nature avait mises entre eux ; elles tendent à accentuer encore la divergence des inclinations ; elles augmentent ainsi le nombre des types qui se signalent par la vigueur de leur relief et l’originalité de leurs traits.

Dans la contrée que nous avons décrite, tout devait concourir à développer, chez le peuple qui s’y fixerait, l’énergie personnelle, à créer des êtres capables de réagir, par la prévoyance et par la décision, contre la tyrannie des fatalités naturelles. Là où la culture consiste surtout dans le labourage d’un sol fertile, que des inondations ou des pluies périodiques viennent féconder toujours en même saison et presque à l’heure dite, il y a quelque chose de routinier et comme de machinal dans l’activité du paysan, qui reste enfermé dans le cercle de travaux toujours pareils. Sans doute, son corps s’endurcit à demeurer penché sur la glèbe, sous le soleil et sous la froidure ; mais dans ces façons éternellement les

  1. A Athènes, au mois de mars, on a vu le thermomètre monter, en quatre jours, de 9 à 28 degrés (Vidal de la Blache, Des rapports entre les populations et le climat sur les bords européens de la Méditerranée, dans la Revue de géographie, 1886, p. 405).