Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/612

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de tenir grand compte, par conséquent, de l’opinion du voisin, ou, si l’on veut parler en beau langage philosophique, du consentement universel. C’est la raison des peuples sociables, c’est celle des Français essentiellement. Cette raison-là est la plus abominable de toutes. Elle détruit toute originalité, toute personnalité, tout naturel, toute expansion de notre être intime, toute candeur, toute bonhomie et tout cynisme. C’en est fait de l’homme s’il s’y laisse séduire. Tous les Français, plus ou moins, et la plupart jusqu’au fond, sont infectés de ce mauvais air. A parler franc, savez-vous ce que c’est ? C’est l’adoration du « modèle à imiter. » Du haut ou du bas, fabriquée par une cour ou élaborée par la foule, une opinion sur chaque chose se forme ; cette opinion construit un modèle de chaque action, de chaque doctrine, de chaque préjugé, de chaque démarche, de chaque attitude ; ce modèle s’impose à chaque individu, et il se croit tenu de s’y conformer exactement en ses actes, pensées, paroles et gestes. Les Français vivent comme cela. C’est affreux. Ils disent tous la même phrase sur chaque événement ou chaque personnage. Ils pensent et sentent à l’unisson. Nul naturel. Peuple de singes et de perroquets. Le modèle à imiter est là qui les fascine et qui ne leur permet pas d’être eux-mêmes. C’est un fétichisme. A parler plus franc encore, savez-vous ce que c’est. C’est de la vanité. La vanité du Français fait qu’il rougit tout simplement de n’être pas à la mode. La mode c’est l’opinion générale, et l’opinion générale c’est la mode, ni plus ni moins, un peu plus exigeante. La vanité du Français le force à être à la mode, parce que, s’il n’y était pas, il paraîtrait l’ignorer, et paraître ignorer ce qu’on dit et ce qui se passe est tout ce qu’il y a pour la vanité française de plus mortifiant. De là est née cette manière, la plus insidieuse, la plus impérieuse et la plus détestable de toutes de « combattre le naturel. » Quelle énergie voulez-vous que montre un peuple toujours occupé de savoir si ce qu’il fait est convenable, correct et copié sur le modèle ? Il ne peut en avoir qu’en masse. Sur le champ de bataille, c’est précisément par vanité que le peuple français est si valeureux. Mais d’énergie individuelle, que peut-il y en avoir chez un pareil peuple ? Et, par exemple, quels beaux crimes d’amour des hommes si occupés du qu’en dira-t-on pourront-ils commettre ? — Dans cette théorie du caractère français il y a bien des choses : du vrai d’abord, et si ce n’est pas là le caractère français tout entier, si même il y a un certain ridicule à faire d’un seul de nos travers, et répandu surtout chez les mondains, le fond même et le tout de notre complexion nationale, encore est-il que la sociabilité française prenant ces deux formes, gouvernement de l’opinion, tyrannie du modèle à imiter, cela est juste,