Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 109.djvu/728

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populations épuisées. A peine quelques initiés soupçonnaient-ils ce que l’histoire même n’a appris que dans ces derniers temps, c’est qu’avant que le rideau fût levé, des intrigues particulières étrangères à la pièce annoncée étaient déjà nouées dans les coulisses avec le dessein d’apparaître à l’improviste sur la scène et d’y opérer un véritable coup de théâtre. En réalité, depuis que l’Autriche et l’Angleterre avaient l’une et l’autre, sans se consulter et se prévenir, invité la France à une entente secrète, le congrès était devenu une simple apparence et ne devait plus servir qu’à faciliter des entretiens tenus à voix basse par l’envoyé français tour à tour avec chacun de ses deux collègues, et à enregistrer ensuite, à un jour donné, le résultat inattendu de ces conférences occultes.

Pour bien suivre les incidens divers du drame qui allait se jouer, où devaient se succéder jusqu’à la dernière heure les péripéties imprévues et les surprises, et qui devait finir par une véritable journée des dupes, il est nécessaire de se rappeler quels étaient la situation exacte et l’état d’esprit de tous les acteurs appelés à y prendre part.

Pour commencer par l’envoyé de France, celui-là pouvait se donner facilement, sur tous les autres, l’avantage de la sincérité et de la franchise. C’était un mérite payé peut-être un peu cher, car il le devait principalement à l’extrême modestie des prétentions qu’il avait à défendre. Il arrivait avec une formule connue d’avance, circulant depuis longtemps dans toutes les chancelleries, et présentée à tous les peuples comme un modèle de désintéressement et de loyauté : restitution réciproque de toutes les conquêtes, et en retour du sacrifice très inégal que faisait ainsi la France, une indemnité assurée aux alliés qui avaient combattu avec elle, soit en Italie, soit en Allemagne, c’était tout ce qu’elle réclamait. De ces deux articles, le second était le corollaire indispensable, et à dire le vrai, la compensation très insuffisante du premier. Sans ce complément, l’échange des territoires conquis aurait eu vraiment pour la France un caractère d’abnégation qui aurait mérité un autre nom ; car les restitutions qu’elle offrait de faire, c’étaient les Pays-Bas soumis tout entiers par ses armes et où Maurice régnait en maître ; en outre, la Savoie et le comté de Nice, qui n’avaient pas cessé, pendant toute la guerre, de servir de quartier-général aux troupes espagnoles et françaises. Ce qu’elle demandait à ses ennemis de lui rendre, c’étaient quelques villes du littoral de la Méditerranée enlevées à la république de Gênes son alliée, et le petit duché de Modène, dont le mari d’une princesse française était dépouillé ; enfin, une île de l’Atlantique, le Cap-Breton, occupé par la marine anglaise. Quelque importante que fût cette dernière