Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/43

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qui devait descendre de quelque vieux rapsode, à en juger par son talent singulier de conteuse. Mme Goethe défaisait innocemment ce que son mari avait fait. Il travaillait à bannir de sa maison le frivole et le chimérique. Elle s’installait sur la fameuse chaise verte surnommée dans la famille « la chaise aux contes, » et elle improvisait aux enfans des histoires qui se passaient dans les étoiles. Pendant des soirées entières, un flot d’absurdités poétiques coulait de ses lèvres souriantes, et allait remplir de visions merveilleuses la cervelle de ses petits auditeurs, halelans de curiosité et d’émotion. Wolfgang s’envolait dans le pays du bleu, où les belles princesses dont il venait d’entendre les aventures s’avançaient avec bonté au-devant de lui, et lui disaient la suite de leurs épreuves. Le lendemain matin, la prose reparaissait avec M. le conseiller impérial, mais le mal était fait ; l’enfant avait eu une échappée sur l’irréel, et cela ne s’oublie pas.

Mme Goethe crut toute sa vie qu’elle avait été pour quelque chose dans le talent de narrateur de son fils, et celui-ci n’en doutait pas. Il a dit dans les Xénies : — « Je tiens de mon père la stature, la conduite grave, de ma mère l’enjouement et le goût de conter. »

Le père ne sut pas non plus sauver ses élèves d’une autre influence aussi pernicieuse que celle de la « chaise aux contes. » A la Noël de 1753, la grand-mère en blanc avait donné un guignol à ses petits-enfans. M. Goethe blâma ce présent. On voit dans Wilhelm Meister, qui est ici très exact, qu’il allait répétant : — « A quoi cela est-il bon ? Comment peut-on perdre ainsi son temps ? » Au fond, il flairait un danger. Sa femme intercéda en faveur des marionnettes. Elle plaida la cause de David et de Goliath, qui attendaient dans la caisse, au bout de leurs fils, la permission d’en venir aux mains, et elle l’emporta. Le petit théâtre se dressa dans une chambre, et « créa dans la vieille maison un monde nouveau. » On le fit disparaître après deux représentations, mais Wolfgang en avait reçu une impression profonde, et celle-ci se tourna en exaltation certain dimanche, resté cher à la scène allemande, où il découvrit les marionnettes dans la chambre aux provisions, parmi l’amoncellement de sacs, caisses, boîtes, paquets, pots, bocaux et bouteilles, sans lequel il n’y avait pas jadis de bonne maison. Il venait de voler des pruneaux, des pommes sèches et une orange confite, et il se retirait doucement. Un « secret pressentiment » lui fit soulever un dernier couvercle, et il vit ses héros couchés en tas. Il les prit pour les contempler : David et Goliath sentaient bon l’épicerie, ce qui les lui rendit encore plus chers. Quelques semaines plus tard, il était devenu, avec la complicité de sa mère, l’imprésario du guignol, et il s’initiait avec ardeur à l’art de donner la vie aux personnages créés par son imagination. Son