Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 117.djvu/443

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L’allocution n’est pas éloquente ; mais jamais orateur n’a cependant produit plus d’effet. Quand le condamné a prononcé les derniers mots qui sortiront de sa bouche, les forçats touchent presque le sol de leur front.

Il fait un pas, embrasse l’aumônier, et, de lui-même, se place devant la planche qui bascule. Un roulement de tambour se fait entendre ; le couteau tombe. Ceux qui ne détournent pas les yeux peuvent voir l’aide du bourreau saisir la tête au milieu d’un flot de sang, la montrer un instant, puis la rejeter dans le panier. C’est fini. Les forçats se relèvent et vont reprendre leur tâche quotidienne.

On ne peut savoir comment sont impressionnés ces cerveaux malades ; mais j’ai des raisons de croire que leurs réflexions ressemblent bien peu à celles du pâle voyou qui revient, au petit jour, de la Roquette, les mains dans ses poches, en sifflant un refrain de chanson obscène.


III

J’ai dit que le tribunal spécial prononce la peine de la réclusion contre les transportés qui s’évadent ou qui tentent de s’évader.

Cette réclusion cellulaire consiste dans l’internement séparé, avec tout ce qu’il comporte de plus rigoureux : étroite cellule voûtée ; silence et travail obligatoire ; ration réduite comme ordinaire, et pain sec à la moindre infraction ; promenade solitaire d’une demi-heure dans un préau.

Combien de temps un homme pourra-t-il supporter ce régime sans être atteint de démence ou d’imbécillité ? On ne sait encore, la juridiction dont je parle ici n’étant mise en vigueur que depuis deux ans.

Cette façon de réprimer un crime, à tout prendre, conventionnel, — on ne saurait s’indigner beaucoup qu’un homme enfermé cherche à s’enfuir, — peut sembler excessive. Elle est cependant tout à fait nécessaire, et voici pourquoi : l’État a consenti de nombreux contrats de main-d’œuvre avec des sociétés industrielles qui remplissent peu ou prou certaines clauses, et remplissent particulièrement mal celles qui ont trait aux installations des camps ; de là, impossibilité d’assurer une bonne discipline. Dans ces centres miniers, de plus en plus peuplés, — il en est qui comptent près de 2,000 hommes, — il a bien fallu remplacer les grilles et les murs absens par une barrière morale suffisamment respectable [1].

  1. Ce n’est pas le lieu de discuter ici cette question des contrats, qui a soulevé de vives polémiques. L’honorable M. Léveillé, professeur à la Faculté de Droit de Paris, s’en est montré l’adversaire résolu, et je souhaite fort, pour l’avenir de la colonie, que sa croisade soit couronnée de succès.