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qu’il n’appartient à un Anglais. » Monckton Milnes invita Mérimée à un dîner « en petite comité. » Trois femmes et une demi-douzaine de fouriéristes, dont Considérant ; plus, Mignet et Tocqueville, « qui se trouvaient, je pense, pour la première fois, à pareille fête. C’était Considérant qui tenait le dé de la conversation, parlant très haut et frappant sur la table, avec des manières toutes républicaines… Une des femmes avait de fort beaux yeux qu’elle baissait sur son assiette. Elle était en face de moi et je trouvais que ses traits ne m’étaient pas inconnus. Enfin, je demandai son nom à mon voisin. C’était Mme Sand. Elle m’a paru infiniment mieux qu’autrefois. Nous ne nous sommes rien dit, comme vous pouvez penser, mais nous nous sommes fort entre-lorgnés… N’est-ce pas un dîner bien assorti, et il n’y a qu’un Anglais pour inventer cela [1] ? »

La nouvelle chambre s’était réunie le 4 mai, mais Mérimée n’augurait pas grand’chose de ce vaste troupeau d’hommes honnêtes et timides, nouveaux aux affaires et inconnus les uns aux autres : « La situation, écrivait-il, est absolument la même qu’au 17 brumaire, avec cette légère différence que, bien que nous ayons des prétendans en quantité, nous n’avons pas un Napoléon [2]. »

Au lieu d’un Napoléon, on eut un Ledru-Rollin et, au lieu d’un 18 brumaire, il vint cette parodie des « journées » de la Convention qui s’appelle le 15 mai et que domine le casque d’un pompier fantastique et inexpliqué. « J’ai assisté, écrit Mérimée, en qualité de garde national à la dissolution et à la réintégration de la chambre, le 15… Tout le monde avait perdu la tête et les figures des députés étaient si décomposées par la peur… ou l’indignation, pour parler noblement et officiellement, qu’on avait peine à reconnaître les gens qu’on rencontre tous les jours. Mon bataillon est entré le premier dans la chambre, mais nous n’avons pas eu grand mérite, car nous n’avons vu que les talons des factieux qui m’ont paru n’être, en général, que des gamins. Mais ces gamins ont failli tout bouleverser. Notre chose publique est si fragile qu’elle peut se casser au moindre choc. »

Le décor et le costume changeaient vite. Trois jours après, le garde national qui sauvait la chambre se trouve assis au bureau de l’Académie, dans son habit « brodé d’estragon, » où il reçoit gravement son vieux camarade Ampère, son compagnon dans le voyage d’Asie-Mineure et aussi dans le voyage de la vie. Mais, au lieu de laisser couler les souvenirs charmans dont leurs esprits

  1. Correspondance inédite avec la comtesse de Moniijo, 6 mai 1848.
  2. Ibid., 28 mai 1848.