Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/583

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sans dessous… Ce qui fait la banalité de notre art, c’est qu’il n’a plus cette recherche directe de la Nature. D’ailleurs, il y a bien longtemps qu’on l’a perdue ! Rubens ne l’avait déjà plus, ni les Carrache… ni même Jules Romain, ni même Raphaël ! Il faut donc remonter au-delà de Raphaël, pour trouver des maîtres qu’on puisse suivre sans crainte. Il faut faire de l’art d’avant Raphaël, de l’art pré-raphaélite. — La nuit se passe, les tasses de thé se vident ; quand on eut vu le fond de la dernière, le pré-raphaélisme était né.

Ces trois camarades étaient Dante Gabriel Rossetti, William Holman Hunt, et John Everett Millais. Ils avaient tous trois de grandes dispositions naturelles et une furieuse envie de réussir. CP trio faisait un tout parfait. Hunt avait la foi, Rossetti l’éloquence et Millais le talent. L’Italien était plus poète, Millais était plus peintre et Hunt plus chrétien. Rossetti, inquiet, agité, avait besoin de prophétiser quelque chose, n’importe quoi, à tout venant. L’excellent et consciencieux Hunt avait besoin de croire et de se dévouer à une grande œuvre. Le pratique et ambitieux Millais avait besoin d’une théorie qui le tirât de la foule des habiles et ne songeait ni à croire, ni à prophétiser. On se mit à l’œuvre. Rossetti recrutait des adeptes un peu au hasard, comme le buisson, dans une fable de La Fontaine, arrête les passans ; Hunt se donnait des peines infinies pour se conformer aux préceptes de la secte ; et Millais recueillait les applaudissemens. En voyant le chef, on disait : Comme il parle bien ! En voyant le disciple, on disait : Comme il se donne de la peine ! Et en voyant l’ami : Comme il fait de jolies choses ! Mais il fallut de longues années pour qu’on s’aperçût que le second ne faisait pas ce que disait le premier, et que le troisième n’avait du succès que parce qu’il n’écoutait pas l’un et n’imitait pas l’autre.

En France, ces révolutionnaires se fussent contentés, pour tout ralliement, de soutenir le même idéal et d’aller au même café. En Angleterre, où trois admirateurs de Shakspeare ou de Browning ne peuvent se rencontrer sans former une société de lecture de Shakspeare ou d’éclaircissement de Browning, les pré-raphaélites s’érigèrent en confrérie, Brotherhood. Et comme tout Anglais a un goût prononcé pour faire suivre son nom de quelques lettres séparées, de trois ou quatre spécimens de l’alphabet, ils décidèrent que chaque frère pré-raphaélite, Pre-Raphaelite Brother, ajouterait à sa signature les initiales de son nouveau titre, c’est-à-dire : P. R. B. Ils les mettaient même sur leurs adresses de lettres en s’écrivant entre eux, mais là où ce signe de ralliement importait le plus, c’était sur leurs œuvres. Sept, parmi les jeunes peintres d’alors, avaient le droit de se dire P. R. B., car comme trois