Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/342

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peine en général si l’homme le plus distingué par son génie peut se flatter que son héritier sache exercer avec honneur l’humble profession de rentier.

Le Creusot est à présent parvenu au point de n’être plus égalé dans le monde que par deux ou trois établissemens métallurgiques : Krupp en Allemagne, Bethlehem et André Carnegie aux Etats-Unis. Il possède, pour son usage exclusif, 300 kilomètres de voies ferrées, 1500 wagons, 30 locomotives ; ce qui ne l’empêche pas de payer annuellement pour 9 millions de francs de transports à la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée. Ses machines peuvent développer une force totale de 15 000 chevaux-vapeur ; la moyenne d’une forge française n’est que de 540. Aussi trouvons-nous ici réunis, dans des ateliers mitoyens, à peu près tous les grands travaux possibles en fer : matériel d’armement, de navigation, de mines et manufactures, constructions métalliques et appareils d’électricité.

Les décrire tous serait embrasser un tel morceau de l’industrie contemporaine qu’il y faudrait consacrer beaucoup plus que ces quelques pages. Suivons tout au moins les transformations principales de la matière. Lorsque l’acier, au sortir du convertisseur, est coulé dans les lingotières, il commence aussitôt à se figer et apparaît, au bout de quelques minutes, sous l’aspect d’un lingot rouge encore. En cet état il n’a de solide que l’écorce ; le centre du bloc demeure mou et même liquide. Si l’on prétendait le travailler immédiatement, cette écorce casserait, le métal en fusion jaillirait sous les presses, se perdrait, et causerait les plus graves accidens. On le laissait donc arriver à un refroidissement complet, puis, au moment de s’en servir, on le réchauffait à nouveau dans un four spécial. Depuis quelque temps on a trouvé moyen d’économiser la main-d’œuvre et le combustible exigé par cette manipulation, en invitant le lingot à récupérer lui-même sa chaleur sans aucun frais.

Suivant l’application raisonnée d’un phénomène physique très simple, le même qui exige du feu pour faire de la glace, on porte directement le lingot dans une boîte en briques hermétiquement close. La température ne tarde pas à s’égaliser dans la masse, entre le milieu et les parois. Le dégagement de chaleur, produit par le métal liquide qui se refroidit, suffit à relever assez le degré de l’atmosphère pour que l’acier, qui était entré noir, en sorte rouge et désormais dur, au dedans comme au dehors.

Le lingot est aussitôt conduit sous un premier laminoir, qui l’amincit et l’allonge, le reçoit trapu et le rend svelte. Chaque passage entre ces rouleaux, qui l’avalent d’un côté et le vomissent