Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/432

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confidente des angoisses de son esprit, une interlocutrice capable de le comprendre, et même de l’aider. Mais elle n’était point savante ; et si elle a feuilleté les livres que Magny s’était donné la peine de traduire de l’allemand, ils ne lui ont rien dit ; les élucubrations germaniques n’ont pas eu de prise sur elle. De cette origine lointaine, et pour elle effacée, de l’agitation piétiste où elle avait vécu, il ne lui était rien resté, rien que l’étincelle.

Une certaine logique intérieure rattachait cependant le point de départ, — le piétisme allemand qui avait envahi la Suisse française, — au point d’arrivée : la Profession de foi du Vicaire savoyard ; et ce qui en est la preuve, c’est que cette même évolution s’accomplissait au même moment chez deux écrivains, deux penseurs distingués, Béat de Murait et Marie Huber, qui avaient été, dans les premières années du siècle, des piétistes exaltés, dociles aux leçons des inspirés allemands, et qu’une réflexion prolongée, appuyée sur une ingénuité courageuse, avait fini par amener à la religion naturelle.

Béat de Murait, l’auteur des Lettres sur les Anglais et les Français, — ouvrage intéressant, que Voltaire et Rousseau ont cité plus d’une fois, et que Sainte-Beuve aurait voulu voir réimprimer, — publia dans ses derniers jours, sous le titre ironiquement choisi de Lettres fanatiques (1739), une série d’essais de philosophie paradoxale, parmi lesquels on remarque le chapitre intitulé : De la religion naturelle ; il y prend la défense de ceux qui s’en contentent, et qu’il préférait aux docteurs des églises officielles, sans cependant qu’il consentît à renoncer pour lui-même au privilège d’entendre la propre voix de Dieu, parlant par l’organe des Inspirés. Marie Huber, qui d’abord avait été docile comme lui aux leçons des prophètes venus des Cévennes ou de l’Allemagne, s’en était, elle, entièrement désabusée ; et, dans ses Lettres sur la religion essentielle à l’homme, dégagée de ce qui n’en est que l’accessoire (1738), elle avait fait main basse sur les dogmes, ne voulant plus entendre parler que de deux principes fondamentaux : Dieu et la vie éternelle. C’était exactement « conserver le tronc aux dépens des branches, » comme l’auteur d’Emile le fit à son jour. Quand il vint en France, Rousseau a, sans doute, eu entre les mains quelques-uns des volumes de Marie Huber ; mais les prières qu’il a rédigées aux Charmettes montrent que de son propre chef et par un indépendant effort, il était arrivé aux mêmes idées qu’elle.

C’étaient des idées simples et nues ; et Rousseau, en définitive, en se rencontrant ainsi avec ces libres esprits qui étaient restés protestans, se retrouvait à la porte de l’Eglise de ses pères.