Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/564

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en France ! Figurez-vous, ajoute-t-il en se tournant vers moi, qu’elle a un novio, à son âge, qui est parti pour travailler dans une carrière des Pyrénées. Le facteur connaît bien l’adresse !

Le jeune visage, d’un blond pâle, devient rose du coup, les yeux brillent, Dionisia se recule un peu, comme blessée.

— Non, dit-elle, il ne connaît pas l’adresse ! Car mes lettres ne parviennent pas. En voilà trois que j’écris sans réponse !

Elle est haletante, nerveuse, décidée à quelque chose qui lui coûte. Elle se tait un moment.

— Si vous vouliez, me dit-elle, mettre vous-même ma lettre à la poste, au bureau de Salamanque… je serais plus sûre.

J’accepte, mais le garde chef, qui s’amuse à la taquiner, reprend :

— Bah ! depuis six mois qu’il est en France, il a eu le temps d’oublier, il ne sait même plus l’espagnol, je le parierais.

Alors, toute révoltée, les bras croisés, la tête haute, la petite lui jette ce mot superbe :

— Il saura toujours assez d’espagnol pour comprendre ce que lui diront mes yeux !

Nous la laissons, tragique, dans l’ombre de sa grande cheminée. Dehors, le soleil de midi dessèche les dernières feuilles des garbanzos du jardin. Nous rentrons au palacio, où nous attend un déjeuner seigneurial dont voici le menu : perdrix en ragoût, cochon de lait grillé, chevreau rôti, piment doux en salade. Je goûte le vin du cru, mais j’avoue qu’il est difficile de l’aimer, et surtout d’y revenir, quand on sait qu’il est fabriqué de la manière que voici. Les habitans ne possèdent rien de ce qu’il faut pour faire du vin, si ce n’est le raisin blanc de leurs treilles. Ils le tassent et le foulent dans des mortiers, ou, si l’on veut, des citernes en pierre, retirent le plus gros du marc, et vont, quand il leur plaît, puiser avec un pot dans le récipient qui est ainsi, tout à la fois, pressoir, cuve et barrique.

Après déjeuner, une belle chevauchée à travers la forêt, très clairsemée, comme celles que j’ai vues déjà, mais plantée de chênes ordinaires, rabougris, et de genévriers. On peut malaisément s’imaginer la solitude de ces croupes de terre, toutes égales, toutes vêtues pareillement de hautes herbes et d’arbres ramassés et tordus. L’horizon ne varie pas, du haut de chacune d’elles. La verdure est ternie par la chaleur de l’interminable été. Les troupeaux, que nous tâchons vainement de découvrir, ont été emmenés dans les parties les plus reculées de la forêt par les paysans, par le père de la petite Dionisia et ses camarades, intéressés à cacher le nombre exact de leurs bêtes. Mais, de presque toutes les touffes de genévriers que frôlent nos chevaux, des