Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/654

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tragique émotion de son repentir. Traitée dans un sentiment et dans un style pareil, en cantates pathétiques, en récitatifs grandioses et hardis, il fallait que la musique religieuse sortît de l’église. Encore sacrée, elle a cessé d’être liturgique ; elle veut être applaudie, elle force l’enthousiasme parce qu’elle le respire. De tous les psaumes, les plus admirables et les plus caractéristiques du génie de Marcello sont les glorieux et les triomphans. Les voilà, les véritables odes de la musique, lancées d’un seul jet, montant tout droit et très haut. Avec quelle audace, avec quelle soudaineté surtout elles partent ! De ces départs foudroyans, de ces débuts qui sont des explosions, les grands maîtres de la mélodie ont seuls possédé le secret ; un Palestrina jamais ne les a connus.

I cieli iramensi narrano
Del grande Iddio la gloria.

Chacun sait comment éclate le plus fameux et peut-être le plus sublime des Psaumes de Marcello. Qui n’en connaît au moins le premier tempo ? Qui n’a subi la commotion de cette attaque en levant, de cette ἄρσις (arsis), comme disaient les Grecs, qu’on retrouve au début de presque toute page de musique héroïque. D’abord une seule voix sillonne l’espace, y traçant, de la tonique à la dominante, l’éclair de la mélodie. Le chœur lui répond aussitôt par la mélodie répétée, et plus belle de cette seule répétition, c’est-à-dire plus belle d’elle-même et de son propre accroissement. Une seconde fois elle frappe lu dominante et semble s’y briser. Alors des éclats brillans s’en détachent, mais pour rentrer bientôt dans son orbite et de nouveau se fondre en elle. Il se fait là comme une ébauche de ce que sera un jour le travail de la symphonie. A des hauteurs différentes, en majeur, en mineur tour à tour, le motif renaît et se répercute. Il firmamento lucido ! ce psaume est bien le psaume du firmament. Une voix y enfonce, y plante véritablement les notes comme les clous d’or des constellations ; une autre, presque immobile au centre, sert de pivot à l’ensemble, et sur elle tourne l’harmonie tout entière, comme tourne sur l’axe divin la voûte même du ciel. C’est le ciel visible, le ciel des astres plus que celui des âmes que chante le sublime cantique. Mais celui-là du moins ne fut jamais chanté avec une telle magnificence.

Par cette extériorité radieuse et dans cette splendeur d’apothéose, le Marcello des Psaumes, de ce psaume surtout, nous apparaît une dernière fois ce qu’il fut toujours : non seulement un grand Italien, mais un grand Vénitien. Y a-t-il donc une musique comme une peinture vénitienne, et le rapport existe-t-il aussi étroit, aussi évident entre Venise et Marcello qu’entre Venise et par