Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/812

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grande artiste française parce qu’elle avait vraiment trop fait parler de sa vie privée ; mais Mlle Eames aurait, si la chose était possible, le droit de chanter faux impunément parce qu’elle s’appelle Mme Story. A certain concert j’entendis acclamer avec frénésie et rappeler à plusieurs reprises une pianiste assez ordinaire. C’était la femme du chef d’orchestre, un si excellent ménage ! Et, quand ils revinrent saluer ensemble, les bravos redoublèrent, s’adressant, je suppose, à leurs vertus domestiques.

La seule catégorie de femmes qui me paraisse mal traitée en Amérique est celle des représentantes de la galanterie professionnelle ; là-bas les jolis équipages, les premières loges, ne sont pas pour elles ; nul ne s’affiche en leur compagnie ; on les désavoue, on les cache ; leur isolement est presque tragique ; exemple, ce petit épisode qui marqua mon excursion à la Nouvelle-Orléans.

Le train énorme où j’avais trouvé place, non sans peine, emportait vers le carnaval, magnifiquement célébré en cette ville, un peuple de curieux venus de tous les Etats. Il y avait des dudes (dandys) de New-York, de jeunes ménages élégans et fort gais, recrutés tout, le long du chemin, des fermiers de l’Ouest, faisant une tournée circulaire, des joueurs qui engageaient de grosses parties dans le car où, à chaque station, se précipitent des marchands de journaux, de livres, de fruits et de bonbons.

Au milieu de tous ces voyageurs si mêlés, une femme attirait l’attention générale par sa beauté suspecte et la profusion de diamans dont elle était couverte ; on eût dit la vitrine d’un joaillier ; elle ruisselait de feux, ses cheveux roux, son cou, ses mains, son chapeau étincelaient. Une pareille exhibition semblait presque imprudente ; je pensais aux attaques de trains, moins fréquentes d’ailleurs sur les lignes du Sud que sur celles de l’Ouest, en me disant que ce serait une belle prise. La dame dîna seule à sa petite table, non loin de moi, et je remarquai qu’elle buvait sec. Le lendemain, elle resta dans son coin, toujours seule, le surlendemain aussi. Des conversations s’engageaient entre les voyageurs qui se connaissaient le moins, mais personne n’adressait la parole à celle-là. Quelques hommes de mauvaise mine la couvaient à la dérobée de regards avides qui en voulaient peut-être à ses diamans autant qu’à elle-même. Le matin du troisième jour l’un d’eux s’approcha brusquement ; très gauche et à brûle-pourpoint, avec une explosion de timide grossièreté, il lui demanda si elle n’était pas Lilian Russell, l’actrice bien connue. Elle secoua la tête en riant et donna son nom d’une voix rauque dont le contraste avec cette jolie bouche faisait peine. Je ne me lassais pas de l’observer ; ses yeux bleus, très durs, étaient des abîmes de