Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/938

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hâté de vivre. Il avait été introduit chez Marguerite Gautier. Naïvement dans sa pièce de début il décrivit l’intérieur, il raconta la vie et la mort d’une femme entretenue. Il avait beaucoup fréquenté chez la baronne d’Ange. Il peignit au vif les mœurs dont le tableau s’était déroulé devant lui, les scènes dont il avait été le témoin, les types d’hommes et de femmes que le hasard lui avait fait rencontrer. Il avait été élevé auprès d’un père prodigue : il avait connu, aimé, admiré, plaint le grand enfant qui s’appelle de son nom de théâtre le comte de la Rivonnière, de son vrai nom, Alexandre Dumas. Marguerite Gautier, Nichette et Prudence, Suzanne d’Ange et Mme de Santis, Albertine Delaborde, de Tournas, de Naton, ce sont autant de portraits que le peintre s’est attaché uniquement à faire ressembler ; il s’est placé directement devant ses modèles sans que rien s’interposât entre eux et lui. L’auteur a écrit sous la dictée des faits ; il s’y est plié avec soumission et docilité. Il ne conservera pas longtemps cette souplesse de l’intelligence et cette intégrité du regard. Le temps est court qui est réservé à l’observation. L’esprit repasse par les chemins qu’il a une fois suivis ; il a tôt fait de se créer des habitudes qui désormais s’imposeront à lui ; il est dépendant de ses premières expériences. Elles ont déposé en lui comme un sédiment qui, par la suite, le rendra incapable d’aborder avec désintéressement des expériences nouvelles. Ce phénomène se produit avec d’autant plus d’intensité chez ceux dont le cerveau est plus actif. Les faits chez eux se transforment en idées. Ces idées deviennent comme des cadres dans lesquels, à l’avenir, s’ordonnera la réalité. Elles les obsèdent, ces idées, et elles les hantent. Ils les retrouvent partout sans les avoir cherchées. Un moment vient où ils ne demandent plus à la vie qu’une confirmation de ces idées, à l’art qu’un moyen pour les exprimer et pour les démontrer.

C’est à peu près vers le temps de l’Ami des femmes que s’opère chez M. Dumas cette transformation. Il s’y essaie à une nouvelle manière. Peut-être est-ce pour cette raison que la pièce était, comme l’avoue l’auteur, mal faite, l’action y étant en dedans et les théories en dehors. Le moraliste se hâtait de nous faire part des fruits de son expérience : il faisait étalage de son érudition psychologique ; il s’épanchait en aphorismes et en tirades ; il n’avait pas encore trouvé la formule d’un art dramatique à base d’abstraction. C’est là, plutôt que dans une hardiesse excessive, qu’il faut aller chercher la cause du long insuccès de cette comédie chère entre toutes à M. Dumas. A partir de ce moment, M. Dumas devient un « homme à idées », comme de Ryons en est un, et comme Mme Aubray est une femme qui a des idées. Il commence à composer ses préfaces, beaucoup moins intéressantes à titre de commentaires des pièces antérieures que parce qu’elles contiennent le germe des pièces à venir. Chacune de ces pièces n’est que la