Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/799

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enseignera sa doctrine. Le sermon de la montagne de Zarathoustra débute par une parabole intitulée : les Trois métamorphoses : « Il faut que l’homme devienne chameau, lion et enfant. » Chameau humble et patient, qui porte les plus lourdes charges, gravit les plus hautes montagnes, boit l’eau la plus sale et se nourrit d’herbes sèches. Ainsi l’esprit conquiert les trésors dont il a besoin pour son œuvre. Mais un beau jour, au fond du désert, il devient lion. Il veut « saisir sa proie de liberté, lutter avec son dieu et tuer le grand dragon ». Vous croyez peut-être que ce dragon est le vieux péché des théologiens, une des innombrables tentations de saint Antoine. En vérité, cela serait trop vieux jeu. Le grand dragon s’appelle : « Tu dois », mais le lion de l’esprit répond : « Je veux. » Il aimait le devoir comme la chose la plus sacrée, il faut qu’il déchire son amour pour être libre. Pourquoi faut-il maintenant qu’il devienne en faut ? L’enfant est l’innocence, l’oubli, le recommencement, un jeu, une roue qui roule d’elle-même. « Pour le jeu de la création il faut une sainte affirmation. C’est sa volonté que veut l’esprit, c’est son monde que veut gagner celui qui a perdu le monde. » Cette parabole serait vraie et profonde, si le chameau, au lieu d’assembler arbitrairement des faits dans une vue égoïste, cherchait la vérité intime cachée en toute chose ; si le lion, au lieu de s’en prendre à l’idée du devoir et par là de nier l’ordre universel, ne s’attaquait qu’aux monstres de l’ignorance ; du préjugé et de l’habitude ; si le bel enfant qui joue dans l’innocence et la joie était le fils de l’amour libre et spontané qui s’oublie parce qu’il se donne et qui crée parce qu’il aime. Nous surprenons ici sur le fait le procédé habituel de Nietzsche, qui consiste à revêtir un sophisme d’une image originale et frappante, de manière à séduire les simples et les esprits faux, ou les purs dilettantes, — si nombreux aujourd’hui ! — qui se plaisent aux images, admirent les gestes, et se moquent des idées.

Les chapitres suivans développent au long l’évangile individualiste et anarchique. Après avoir proclamé la liberté absolue de l’individu, Zarathoustra déclare la guerre à ses ennemis. Guerre aux prétendus justes et bons, qui ne sont pour lui que les paresseux et les lâches ! Guerre aux prétendus vertueux, qui ne sont que les hypocrites ! Guerre surtout aux prêcheurs d’au-delà ! Ce sont, aux yeux de Zarathoustra, des hallucinés ou des tartufes de sensualité raffinée. En revanche, il proclame saint et sacré le corps physique qu’il nomme « une pluralité avec un sens, la paix dans la guerre, le troupeau conduit par un berger. » Nietzsche ignore que le corps est sacré en effet parce qu’il est l’image de l’âme en ses facultés diverses et l’instrument de l’esprit, non parce qu’il est un assemblage d’atomes. Il ne s’aperçoit pas qu’en soutirant à