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village du riz, de vieux pagnes et quelque monnaie de cuivre, puis ils avaient poursuivi leur tournée dans les villages voisins.


IV. — LE CHARMEUR DE SERPENS. — LES BŒUFS SAVANS

Le serpent frauduleux et tentateur, emblème de la ruse et de la perfidie, universel objet de répulsion et de frayeur, dont la morsure infiltre un poison mortel dans le sang de l’homme, a été de tout temps, comme il l’est encore, craint et vénéré des Hindous. A chaque pas, dans l’Inde, au nord comme au sud, on rencontre la bête venimeuse. Il n’y a pas moins de quatre-vingts espèces de serpens. La plus redoutée, celle qui jouit des honneurs de la divinité et dont la représentation se voit partout, en granit, en bronze, en bois, c’est le serpent à lunettes, le cobra-capello, qui montre sur sa nuque élargie et gonflée, quand il est irrité, deux cercles jaunâtres d’une parfaite symétrie. Les pieds de Vichnou reposent sur le cobra-capello, qui supporte le monde. On le voit, sculpté en bas-relief dans le granit, tantôt par groupes de trois, de cinq ou de sept, et faisant un dais aux divinités souriantes, ou bien en caducée, à la façon de l’attribut antique. Sur la côte malabare, les femmes portent des boucles d’oreilles et des bracelets en forme de serpens.

L’ancien archevêque de Pondichéry. Mgr Laouenan raconte à ce sujet une légende. La femme d’un brahme mourut de la morsure d’un cobra-capello. Son époux affligé attira le serpent à lui et l’interrogea sur les motifs qui l’avaient poussé à faire périr une brahmine. La bête répondit que c’était pour obéir à la volonté de Brahma, et qu’il avait été écrit sur le crâne de la pauvre femme qu’elle devait mourir de la piqûre d’un Na-Pambou, un bon serpent. Le brahme se rendit avec le serpent devant Brahma ; Yama, le déva de la Mort, fut appelé et confirma que telle était bien la destinée de la victime du cobra-capello. Et c’est depuis ce temps que les femmes portent des ornemens d’or ou d’argent figurant le serpent, et qui leur servent, à la fois, de parure et de talisman.

Jamais un Hindou ne tue un serpent. Le coin de la pagode ou de la maison, le nid de fourmis ou le bosquet où la bête rampante a fixé sa retraite devient un lieu de culte et de pèlerinage où l’on apporte du lait, du beurre clarifié, des grains de riz, et devant lequel on prononce les formules sacrées, des mantrams remplis de déférence et de respect. Les femmes stériles et celles qui n’ont point d’enfant mâle, épouses déshéritées qui sont l’objet d’une pitié voisine du mépris, vont se prosterner près du nid du serpent avec leurs offrandes, et elles attendent qu’il se montre à leurs yeux. Si elles l’aperçoivent enfin, après de longues heures,