Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/460

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réponses qui auraient changé, si ces messieurs, au lieu de vivre chacun de son côté, s’étaient rassemblés dans un grand centre à la façon de Paris, Je ne dis pas qu’ils y seraient devenus moins intelligens, ni que leur talent s’y serait amoindri. Mais ils y auraient adopté, je crois, certaines habitudes communes de penser et de parler qui n’auraient point permis à M. Ojetti de nous tracer d’eux des portraits aussi vivans et aussi distincts. Et peut-être est-ce encore à l’absence d’un centre littéraire que les écrivains italiens doivent d’être restés plus indifférens aux questions de personnes, plus exclusivement attachés aux pures idées, que la plupart des écrivains français naguère consultés par M. Huret : je n’en ai guère rencontré, en tout cas, qui se divertissent expressément à médire de leurs confrères, ou qui confondissent les doctrines avec les personnes. Mais au l’ait il n’est nul besoin de comparer les auteurs italiens avec ceux des autres pays, pour comprendre combien ils tirent d’avantages de leur isolement. Car l’Italie possède, en réalité, un « centre littéraire » ; ou plutôt elle en possède deux, dans la même ville, et c’est encore M. Ojetti qui s’est chargé de nous l’apprendre. Il nous fait voir tous les écrivains de Milan partagés en deux groupes ennemis, dont l’un tient ses assises au jardin Cova et l’autre au café Savini. Le premier groupe s’appelle les Intellectuels, le second les Vieux ; et quand on demande à quelqu’un des Vieux d’entrer au café des Intellectuels, « il répond un Jamais ! tout scandalisé, avec la sainte horreur d’une vierge devant un péché capital. » Or, de tous les écrivains dont on nous donne les réponses, les Milanais sont les seuls qui aient répondu à la manière des interviewés de M. Huret. Au lieu de principes ils ont cité des noms : infatigables, en outre, à médire de tous leurs confrères d’Italie, et de ceux de Milan en particulier.

Plaignons donc M. Ojetti d’avoir eu tant à voyager ; mais ne plaignons pas l’Italie de l’isolement où s’obstinent la plupart de ses écrivains. Cet isolement ne semble pas d’ailleurs les empêcher de se tenir au courant de ce qui survient de nouveau dans leur pays : et peut-être même est-ce lui qui leur fournit le loisir de tout lire, et de s’intéresser à tout. Il ne les empêche point non plus, — si nous en jugeons par leurs réponses aux questions de M. Ojetti, — de raisonner de toutes choses avec beaucoup d’intelligence, d’esprit et de liberté.

Mais je m’aperçois que je n’ai rien dit encore de la partie essentielle de ces réponses, destinées, on s’en souvient, à résoudre le problème de la Renaissance latine. Hélas ! c’est qu’elles ne l’ont point résolu : et l’enquête de M. Ojetti, considérée à ce point de vue, apparaît pour le moins aussi improductive que celle de M. Huret. L’auteur nous dit bien, dans sa préface, que la majorité de ses interlocuteurs s’est montrée favorable à l’hypothèse d’une renaissance : « Des vingt-sept