Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/619

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renaissances plus fréquentes qu’on ne serait porté à le croire, et que mettra au jour l’examen des législations étrangères. Mais le fait typique et spécifique, qui forme ligne de partage entre l’ancien système et le nouveau, est celui-ci : substitution de l’individu au groupe dans la vie et dans la représentation nationales.

Jusque-là on n’avait pas compté, dans les institutions, avec l’homme, en tant qu’homme. Comme le pouvoir n’était limité qu’en fait, pour limiter le pouvoir en fait, il fallait en avoir la force, et c’est à peine si vis-à-vis de la féodalité et de la monarchie grandissantes les corporations et les ordres y pouvaient suffire. Mais maintenant que le pouvoir allait être limité en droit, et que ce droit, on le tirait des droits naturels de l’homme, tout homme, en tant qu’homme, compterait. L’individu émancipé faisait éclater le double moule de la corporation et de l’ordre. Il ne restait que lui, dans les institutions retournées de fond en comble ; c’était lui qui, directement, se posait devant l’Etat, et c’était sur lui que, directement, on posait l’Etat.

Excès en deçà et excès au-delà. Le groupe, jadis, était tout, et l’individu n’était rien ; désormais l’individu serait tout et le groupe ne serait plus rien. Non seulement le groupe disparaissait comme unité sociale, mais on ne le gardait même pas comme lieu social. Non seulement on délivrait l’individu des entraves qui le gênaient, mais on le déliait de tout lien et même de ceux de ses liens qui étaient moins des liens que des attaches et des communications. Non seulement on en faisait l’homme et le citoyen, mais on en faisait le souverain. Société, nation, État, après avoir tout démoli, on prétendait tout reconstruire par lui seul, pour lui seul, sur lui seul, avec lui seul. De la société, de la nation, de l’Etat, chaque individu devenait la seule partie composante, et toute la société, toute la nation, tout l’Etat n’était que la somme des individus, uniformes, identiques, comme un est identique à un, et interchangeables entre eux.

Le plus fort, c’est qu’on se flattait d’obtenir ainsi l’équilibre, comme si, sur une barque trop chargée où tout le monde se jetterait à tout moment d’un bord à l’autre, on pouvait obtenir l’équilibre, et comme si la seule chance de stabilité — et de salut — qu’il y ait n’était pas que chacun eût sa place fixée et s’y tînt. Mais non : point de place fixée : caprice et fantaisie ; on dirait que l’ordre est attentatoire à la liberté, à l’égalité, à la « souveraineté ». Allez, homme, citoyen, souverain ; allez, venez, tourbillonnez, ruez-vous d’ici là, et de là ici, et où vous voudrez, et quand vous voudrez, et comme vous voudrez ! Jetez-vous au hasard d’un bord à l’autre de l’Etat ; déplacez-en sans cesse et sans règle le poids et la