Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/439

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même de la réaction grandissante contre la poésie dramatique française. On peut affirmer sans hésitation que le théâtre de Racine et de Corneille, agissant comme un ferment puissant, a hâté l’éclosion de celui de Gœthe, de Schiller, et de Kleist. Mais remarquons à ce propos que ces grands poètes, tout en créant un théâtre foncièrement allemand, n’ont point pour cela suivi Lessing dans ses exagérations. Gœthe a traduit le Mahomet et le Tancrède de Voltaire ; et ses comédies, les Complices en particulier, témoignent de l’influence que Molière eut sur lui. Schiller, de son côté, a traduit la Phèdre de Racine, ainsi que plusieurs comédies françaises ; et Kleist, l’Amphitryon de Molière. L’action de la pensée de Voltaire sur Gœthe ne saurait faire un doute ; celle du génie de Rousseau sur Schiller est plus manifeste encore. À son tour, ce fut le romantisme allemand qui donna sa physionomie particulière, moins peut-être à la poésie qu’à la critique française de la première moitié du siècle ; et la philosophie allemande n’a que trop longtemps pesé sur la pensée française.

L’antagonisme croissant entre les deux nations a ensuite amené un temps d’arrêt dans cette œuvre de pénétration réciproque ; et encore me demandé-je si l’on ne se fait point d’illusion à ce sujet ? Car, à vrai dire, cet antagonisme n’a jamais exclu la plus ardente curiosité, de chaque côté de la frontière, pour ce qui se passait de l’autre côté. En Allemagne, le théâtre courant est défrayé, depuis cinquante ans, par les dramaturges français. À Paris, l’Académie nationale de Musique a vécu, perdant ce même laps de temps, des œuvres du Berlinois Meyerbeer, directeur de la musique du roi de Prusse. Et il n’y a pas longtemps qu’un des hommes les mieux doués de l’Allemagne moderne, Heinrich von Stein [1], publiait un livre remarquable, — l’Origine de l’Esthétique moderne, — dans lequel il démêlait et démontrait l’enchevêtrement des idées françaises et de la pensée allemande sur le Beau et sur l’Art, depuis Boileau jusqu’à Winckelmann. La sympathie avec laquelle les auteurs français sont traités dans cet ouvrage ; et, tout particulièrement, la sincère admiration de l’auteur pour Boileau, font pressentir, chez la jeune génération, une tendance qui pourrait bien la ramener quelque jour aux traditions du siècle passé.

Il n’y aurait donc rien de trop surprenant à découvrir des rapports entre le poète musicien Richard Wagner et les poètes et les compositeurs français : rapports d’autant plus étroits que Wagner lui-même, comme l’on sait, a beaucoup vécu en France, et y a beaucoup appris. On sait de plus qu’il est resté en relations

  1. Mort en 1887.