Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/867

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ferme et doux, un peu sentimental, qui lui fait aimer par-dessus tout les femmes et les enfans. Il a renoncé à un avenir brillant, qui s’offrait à lui au sortir de l’Université, pour aller fonder, au milieu des montagnes, une école gratuite où, en des cours scientifiques et moraux, il enseigne aux fils et aux filles des paysans les connaissances pratiques, et les prépare aux batailles de la vie en élevant leur esprit et leur cœur.

Voici cependant qu’un jour, dans une ville d’eaux de la côte suédoise, où il est venu avec son yacht passer ses vacances d’été, et où sa magnifique carrure, sa tête blonde de jeune dieu de la mythologie Scandinave, surtout ses hardiesses de nageur et de nautonier, ont fait de lui le lion de la société, il rencontre une artiste peintre, Ulla Rosenhane, célèbre déjà dans le monde des arts, aussi bien à Stockholm, où elle a exposé, qu’à Rome, où elle a fait ses études. Ulla, qui aime passionnément son art, n’aime pas moins son indépendance, le droit qu’elle s’est acquis de vivre à sa guise, de mépriser les préjugés, de faire fi de tout ce qui est, dans son opinion, purement conventionnel. Le brillant Norvégien s’éprend pour elle d’un amour violent. Elle, de son côté, arrive aussi à l’aimer passionnément. Elle ferait volontiers pour lui tous les sacrifices, sauf celui de son art et de son indépendance. Mais Falk, lui aussi, abhorre les compromis. Si elle se donne, il faut qu’elle se donne tout entière et sans retour, qu’elle devienne sa femme, qu’elle vienne partager sa demeure et ses travaux dans la montagne, vivre avec sa mère, qui le seconde dans la mission qu’il s’est donnée, l’aider comme elle à la remplir, faire le bien avec lui. A cette condition seulement ils pourront s’unir.

Ulla refuse : elle a aussi sa mission à remplir, des devoirs envers son art. Peut-elle sacrifier les espérances fondées sur elle, les succès rêvés, et son atelier de Rome, et les tableaux commencés ? Alors il l’enlève dans son yacht sans que la question soit tranchée : il espère ainsi la gagner malgré elle. Elle, voulant jouir du moment, se laisse enlever, quitte à se reprendre plus tard. Et la lutte continue pendant les deux jours et les deux nuits de cette traversée. Falk a installé Ulla dans la cabine ; lui-même passe la nuit sur le pont, auprès du gouvernail, trempé jusqu’aux os par la pluie et les lames, se livrant à lui-même de terribles combats pour maintenir intact le principe par lequel il veut vaincre. C’est sa fiancée, il la respecte comme telle. Maintes fois elle se révolte. Il est vraiment par trop ridicule ! Pourquoi mettre de telles conditions au bonheur ? Qu’est-ce que le mariage après tout ? L’union librement contractée n’est-elle pas assez consacrée