Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/236

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être un grand souverain constitutionnel, d’avoir ces qualités brillantes, primesautières, mais parfois dangereuses, que Carlyle attribuait à ses héros. Un peuple peut faire, en quelques années, de véritables pas de géant, sans être mené par un de ces conducteurs sublimes qui semblent dépasser l’humanité de toute la tête, et qui, l’œil fixé sur l’avenir qu’eux seuls aperçoivent, brisent de leur pied les résistances et les obstacles. La reine Victoria n’a pas été un de ces génies, toujours rares. Dans une condition modeste, elle serait sans doute passée inaperçue. Elle aurait été l’une de ces milliers de femmes anglaises qui remplissent exactement, impeccablement, leur devoir sans autre prétention que de le bien remplir : et, pour tout dire, a-t-elle été autre chose sur le trône ? Jamais n’est venue d’elle une de ces inspirations soudaines, une de ces initiatives hardies, où les foules séduites, et parfois égarées, reconnaissent d’instinct le signe d’un esprit supérieur aux autres. Elle s’est contentée d’être la reine constitutionnelle d’un grand peuple, et d’apporter dans l’exercice de sa fonction une exactitude de tous les instans. Autour d’elle, sont venus se grouper, pour représenter les divers partis que l’opinion appelait successivement à l’exercice du pouvoir, des hommes extrêmement distingués, rompus aux affaires, marqués au coin de la race la plus pratique et la plus sensée du monde moderne, mais dont aucun n’a dépassé sensiblement ses contemporains les plus intelligens et les plus éclairés. Comment de cette moyenne, d’ailleurs très élevée, d’intelligences et de caractères, est sorti le gouvernement le plus remarquable et le plus constamment heureux de ce dernier demi-siècle, c’est le fait que l’histoire aura à expliquer, après l’avoir constaté. Il y a eu là, sans doute, rencontre de plusieurs circonstances favorables, dont quelques-unes auraient pu ne pas se produire, mais qu’il serait puéril d’attribuer toutes, et seulement, à la fortune. Entre la Reine, ses ministres et son peuple, s’est établi dès l’origine un accord merveilleux, qui n’a jamais été rompu. Ils ont semblé faits les uns pour les autres, appropriés les uns aux autres comme par une loi secrète de la nature ; et la conséquence de cette harmonie préétablie a été, dans l’action politique, un mouvement, une poussée d’ensemble qui semblait venir, sans que rien la contrariât jamais, des profondeurs mêmes de la nation. C’était comme le flux puissant et régulier d’une mer dont les vagues ne se distinguaient pas les unes des autres, mais qui, obéissant toutes à la même impulsion, acquéraient les unes par les autres une force irrésistible.

Lorsqu’on parle de la reine Victoria on craint toujours de dire trop ou trop peu, d’augmenter outre mesure ou de diminuer l’importance