Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/633

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du pain, des olives, de petits poissons conservés dans le sel et du fromage. Parmi mes compagnons musulmans, personne ne se plaint, et l’amphitryon ne songe même pas à s’excuser.

4 mai. Larissa. — Les convois passent sans fin devant nous, des bataillons nous accompagnent dans notre marche vers la capitale thessalienne. Ils vont d’une allure singulière, à la fois badaude et rapide, sans que rien se distingue sur les physionomies placides, ni peur, ni fatigue, ni ennui ; c’est un déplacement de nomades, barbare aux yeux d’un militaire européen, mais simple, aisé, naturel. Cette horde peut aller ainsi très longtemps, n’importe où. Les uniformes de leurs officiers, même de leurs commandans, sont usés, rapiécés souvent ; ils ne semblent guère plus riches que leurs hommes. La plupart ont la barbe grise, tels de vieux sous-officiers montés en grade ; mais ils sont aussi dépositaires de l’autorité, au nom d’Allah, puisque rien ne se fait sans la volonté de l’Unique ; et les grands garçons, à l’air naïf, au menton lourd, venus des bords de la Mer-Noire, les Ottomans d’Asie Mineure à la figure carrée et aux larges membres leur obéissent comme des enfans. A un abreuvoir tout un détachement s’est arrêté pour les ablutions rituelles. Les prosternations vers la Mecque sont omises, on n’a pas le temps, mais le chef, plongeant le premier les mains dans l’eau, se retourne :

« Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ! » dit-il de sa voix ordinaire, simple et ferme. Et ses hommes répondent tout d’une haleine : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ! » Puis on repart ; cent cinquante bourricots et des petits chevaux de bât suivent le bataillon, chargés des tentes, du matériel de campement, du bagage, et sur chacun d’eux, au-dessus du faix, est assis un soldat. Quand il sera reposé, il cédera sa place à un autre. L’essentiel est d’arriver. Mon confrère étranger fait adresser par Hayreddin-Bey une petite plaisanterie à un officier sur l’aspect singulier de cette colonne. Celui-ci répond : « Nous ne laisserons personne en plan. » C’est justement ce dont l’a loué, et à bon droit, le général von der Goltz, dans un article très original, plein de vues sensées et neuves en même temps.

Enfin, derrière le Salamvria, dont les eaux jaunes se traînent dans un lit trop large, Larissa apparaît, montrant des minarets éventrés ou découronnés qui achèvent de tomber en ruines dans les faubourgs, dont beaucoup de maisons sont inhabitées depuis