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LE DÉSASTRE.

la place d’un rosier et d’un serin en cage, elle poussa la porte vitrée d’une petite pièce blanchie à la chaux :

— Des amis, monsieur Maxime.

Le vicomte Judin leva un visage émacié ; son bras droit, trop court, terminé en tampon de linge, attristait ; la main gauche paraissait, toute blanche et fine, comme gênée, empruntée d’être seule. Elle eut, pour les mains de Du Breuil et de Védel, un serrement maladroit. Mlle Sorbet s’était discrètement éclipsée. Une fugitive rougeur aux pommettes, Judin souriait, d’un pauvre sourire.

— Eh bien, fit-il, quelles nouvelles ? On m’a dit qu’hier on voyait de la fumée dans la direction de Briey et qu’on entendait le canon ? Est-ce celui de Mac-Mahon ?… On m’a dit aussi qu’il s’était fait un grand mouvement dans les camps prussiens, qu’on a vu passer des troupes de la rive gauche sur la rive droite. Un lieutenant, qui est venu me voir ce matin, — Marquis, des voltigeurs de la Garde. — parlait d’une intervention de l’Autriche : Bismarck et le roi de Prusse seraient retournés précipitamment à Berlin…

Marquis ! Du Breuil eut un sourire sceptique. Il dit : — Bien loin de là, le bruit court que le maréchal de Mac-Mahon, affaibli ou même battu, aurait dû se retirer vers le nord.

Judin murmura :

— C’est exaspérant, cette ignorance… Comment n’essaie-t-on pas de se renseigner ?

On avait proposé en vain au maréchal de lâcher un ballon monté, à Coffinières d’immerger un câble télégraphique qui nous reliât à Thionville. Quant aux vessies flottantes jetées dans la Moselle, aux ballons-dépêches lancés par un pharmacien de l’armée, on n’en avait pas eu de nouvelles.

Judin se sentait encore bien faible ;… cette pluie, qui délayait les miasmes, rendait l’air irrespirable. Par momens des relens fétides descendaient de l’étage supérieur, où, dit Judin, un zouave, survivant aux blessés morts la veille, se décomposait vivant, rongé par une affreuse gangrène. Il eut un regard navré pour son moignon :

— Qu’est-ce qu’ils vont dire, au cercle ? Pas commode, pour tenir les cartes !

Il sourit, mais au fond, quelle amertume ! Les pauvres diables de soldats encore, les officiers, c’était leur métier de se faire écloper, tandis que lui !